Radio Ciel Bleu - 107.1 FM à Béziers Ecouter Radio Ciel Bleu Sports - Web Radio Ecouter Radio Ciel Bleu en live - Web Radio


Naaaaaaaaaaaaaaaaan !




....SERVIAN (Christian SOLANS

                                  6    

 La place reste le lieu privilégié des rassemblements du village. Trois fois par semaine le parking cède la place. Les commerces l'investissent et déploient jusque dans la Grand Rue un bel éventail de produits gastronomiques et artisanaux qui  côtoient les commerces alimentaires et vestimentaires. 

Je regrette la disparition de l'annonceur public qui brisait le silence de ses avis sonores aux quatre points cardinaux. Est-ce que « Nicolas poissonnier » a trouvé son remplaçant ? Ce silence n'empêche pas les serviannais de se retrouver autour des commerces, y faire leurs achats et discuter avec des connaissances. J'y rencontre ma petite cousine, la fille de Jacques à la boucherie hippophagique. Le village s'épanouit. Je déambule entre les étals avec ravissement même s'ils me semblent moins nombreux que par le passé. 

 

Je cherche inutilement à l'angle de la place et de la Grand Rue les annonces par voie d'affiche des divertissements publics, notamment celles du cinéma le Vert Galant dont j'étais friand. 

 

Un été, je me souviens de l'installation au Jeu de Ballon d'un « illustre théâtre » ambulant. J'y ai assisté à la représentation de la pièce «Les deux orphelines» jusque tard dans la nuit avant que cette place ne retrouve son calme. 

 

Je me suis assis sur l'un des bancs du Jeu de Ballon admirer le ciel et écouter l'animation du marché. 

 

Confronter la vérité du village et la mienne, enfouie dans une mémoire brouillonne, me laisse la tête bourdonnante des images et des bruits du temps passé. Je prends mon temps, déguste la vie. Me prélasse au soleil comme un lézard. La vie est belle. 

 

Derrière le monument Je m'échappe dans le jardin public et retrouve les escaliers de la rue homonyme, bien des fois dévalée en sautant les marches sous peine de se rompre le cou et en y laissant dans mes chutes bien des écorchures aux genoux. 

 

Je me pose un temps à l'ombre et au calme dans le jardin de Latreille, certainement appelé ainsi à cause de ce kiosque ombragé où garçons et filles restaient à discuter et à fumer. 

 

A cette époque mon père m'avait inscrit pour l'été à la M.J.C. et nous allions plusieurs après-midi par semaine à la plage. De quoi nouer des amitiés. Les jours où il n'y avait pas plage, nous nous retrouvions en bande au jardin public. Plus bas, la grange du grand-père d'un de nos camarades, servait de discothèque improvisée où nous passions en boucle dans la pénombre les tubes du moment. 

 

Les bosquets ombragés et le kiosque ont disparu au profit d'un jardin d'enfant ceinturé de quelques bancs de pierre et d'arbres élégamment taillés. Il est trop tôt dans la saison pour les jeux d'enfants. 

 

Avant de franchir le pont ferré il y a un parapet de pierre où se tenaient immanquablement une brassée de commères à regarder passer le monde et tricoter de la menteuse. 

 

Elles ne manquaient jamais de s'interroger sur les membres de la bande lorsque nous passions chercher aux H.L.M. des copines. «C'est à qui ce petit au maillot rouge ? » interrogeait la plus curieuse en parlant de moi. Une fraction de seconde et fusait la réponse : « Je crois que c'est un Navarre. – Un Navarre ? – Oui, d'Elise, la sœur d'Emilien. – Lequel, elle en a eu plusieurs. – Celui-là, c'est le dernier, le petitou. – Boudiou qu'il a grandi ! » Je franchis le pont. Les vieilles ne sont plus là à me regarder passer. Je reste assuré qu'elles m'auraient encore reconnu. Un air de famille qui ne trompe pas.

 

 

Je rode un temps près du pont et de la Lène avant de suivre le chemin du Verger dont il ne reste plus que le nom. Ici aussi les habitations ont gagnées sur la campagne. Mais il y a toujours cette petite tour au toit pointu à quatre pans, où les mioches dont j'étais, loin du tumulte du village d'alors, venaient faire exploser quelques pétards à mèche et cueillir des roseaux.


                                         7


Après la traversée de la France et une nuitée à Marvejols, nous arrivions avec la 4CV familiale à Servian, sur les coups de midi. Mon père stationnait la voiture à côté du garage au début de la rue Armand Fallières.

Je me dégourdissais les jambes jusqu'à la porte d'entrée de la maison de ma grand-mère Mathilde. Mes parents, les bras chargés de valises m'y retrouvait. Mon père entrouvrait la porte et emprisonnait de la main la grosse cloche avant qu'elle ne prévienne de notre venue les occupantes de la maison. Je me précipitais dans la montée des raides escaliers. J'écartais le rideau de perles de bois et me jetais dans les bras de ma tante Elvire, la sœur de ma grand-mère.

j'ai contacté Laetitia et Nicolas, les actuels propriétaires. Ceux-ci ont accepté de me recevoir. Me voilà dans la rue Armand Fallières, très ému en arrivant à hauteur de la maison. Une jeune femme, accoudée à la rambarde de la terrasse, attend la venue du visiteur.

La porte s'ouvre et me livre passage. Je suis accueilli par Leatitia et Nicolas. La cloche n'a pas tinté. Elle a été démontée et git dans la boite aux lettres au dos de la porte. Je ne la reconnais pas. Mes yeux d'enfant et ma mémoire l'imaginaient bien plus grosse.

Mon regard se porte vers le fond, cette « grotte » qui occupait la totale superficie de la maison sous les pièces habitables. Bien éclairée aujourd'hui elle est devenue un atelier et un espace de rangement.

A mon époque cet éclairage était des plus sommaires. Brasillait en son centre une ampoule faiblarde dont Le halo lumineux d'une maigre circonférence n'éclairait guère. J'entendais bon nombre de rongeurs se manifester dans l'ombre derrière les tas de ceps de vignes et les fagots de sarments empilés dans un coin. Je ne m'aventurais jamais bien loin, sinon jusqu'à la fosse vaste et sombre réserver aux besoins hygiéniques, m'y accroupir comme un drôle d'oiseau sur son étrange perchoir.

Rares étaient les maisons disposant de WC. Chaque matin nous avions droit au passage de la tinette et de sa cloche pour vider les seaux d'aisance. Puis c'était au tour de la distribution des pains de glace pour les glacières avant l'enlèvement des ordures ménagères. Un rituel bien ordonné.

Avec les gros travaux de l'installation du tout à l'égout, ce fut l'arrivée des WC installés sous les escaliers qui ne contenait auparavant que des clapiers et la bicyclette de ma tante Elvire.

Précédée de Laetitia, nous voilà à l'étage. Les deux petites portes ont été remplacées par une baie vitrée. Il y avait une petite pièce à vivre qu'éclairaient chichement les vitres des deux petites portes. Au fond de cette pièce les deux chambres obscures des occupantes de la maison. A main gauche un débarras et une échelle de meunier permettait d'accéder au grenier.

Sur le mur de droite, je revois encore la pierre à évier et le filet d'eau fraiche du lavabo sur les grappes de raisin et le melon pour nous en régaler le midi.

Je revois les objets posés sur la dentelle de la tablette du manteau de la cheminée.

Je revois le placard scellé dans le mur et ses mille parfums alimentaires. La pâte de coing, le lait condensé sucré, le chocolat en poudre et la miche de pain.

Sur ce mur se tient désormais un escalier intérieur. Il conduit à l'ancien grenier transformé en une chambre et une salle de bains pour les parents.

La cloison des deux chambres a été abattue et la pierre mise à nue. Là où se tenait le lit de ma grand-mère il y a un canapé. Ma paillasse a été remplacée par un meuble informatique sous l'escalier.

De l'autre côté de la cloison aujourd'hui disparue, il y avait une commode et une glace murale. Face à cette glace, mamée Mathilde mettait son linge de nuit et dénouait ses longs cheveux qu'elle brossait longuement. La lumière des étoiles passait par la lucarne. Les pattes des chats griffaient les tuiles. Et je m'endormais. Le matin Mathilde s'apprêtait avec minutie. Chaque chose à sa place les ustensiles se glissaient dans sa main avec aisance. Le tablier noué, prête, elle restait quelques secondes à se mirer dans sa nuit et gagnait la pièce à vivre s'installer dans son fauteuil en osier. C'est dans ce fauteuil que je la trouvais immanquablement chaque été en arrivant après avoir franchi le rideau de perles de bois.

Elle se tenait raide dans une robe sombre, les cheveux relevés en chignon, le visage tout chiffonné de vie, rendu plus maigre encore par les lunettes noires à monture énorme. Mon père posait les valises et ma mère embrassait Mathilde. Puis, je devais m'avancer vers elle. De ses doigts secs et noueux, elle me palpait de la tête aux pieds pour mettre à jour sa mémoire. Elle me trouvait joli. Elle me trouvait grandi. Elle me trouvait toujours trop maigre et nerveux comme une petite chèvre de montagne. Elle me serrait enfin dans ses bras et nous nous embrassions. Puis nous n'échangions plus rien d'autre que des bonjours quotidiens, moi emporté par la fièvre des vacances et elle retranchée dans l'obscurité de son silence.

Le débarras à lui aussi disparu. Cet espace vacant est maintenant une belle cuisine qui puise depuis un puits de lumière un éclairage naturel émanant de l'ancien grenier. La chambre de ma tante Elvire cloisonnée de neuf est une salle de bains.

Le plus surprenant est que Laetitia et Nicolas aient pu faire l'acquisition de deux pièces de la maison voisine et y créer les chambres de leurs filles. D'où la nécessité d'ouvrir une fenêtre dans la montée d'escalier pour éclairer ces pièces.

La terrasse elle aussi a subi quelques changements. Elle y a gagné un salon de jardin et une pergola pour se préserver des fortes chaleurs.

En été, impossible de circuler sur cette terrasse sans se chausser sous peine de se brûler la plante des pieds. Ouverte sur un ciel céruléen et donnant directement sur la rue Armand Fallières elle possédait un bac en ciment où je me lavais avec un savon de Marseille bien trop gros pour mes petites mains.

Ma tante Elvire mettait une lessiveuse à chauffer au soleil d'août pour le bain de mes frères.

C'était aussi le rendez-vous de mon père et de mes oncles pour y déguster des moules crues avec du vinaigre de vin accompagnées d'un coup de blanc.

Laetitia et Nicolas ont eu l'ingénieuse idée d'élargir l'allée menant à la terrasse et de placer des grilles au sol afin de donner un peu de lumière au rez-de-chaussée.

L'aménagement de l'espace est réussi et surprenant en regard de ce dont je m'en souviens. Mais je n'ai pas cette nostalgie de musée. Cette maison est vivante. Elle connait une vie de famille et des rires adolescents.

Après la traversée de la France et une nuitée à Marvejols, nous arrivions avec la 4CV familiale à Servian, sur les coups de midi. Mon père stationnait la voiture à côté du garage au début de la rue Armand Fallières.

Je me dégourdissais les jambes jusqu'à la porte d'entrée de la maison de ma grand-mère Mathilde. Mes parents, les bras chargés de valises m'y retrouvait. Mon père entrouvrait la porte et emprisonnait de la main la grosse cloche avant qu'elle ne prévienne de notre venue les occupantes de la maison. Je me précipitais dans la montée des raides escaliers. J'écartais le rideau de perles de bois et me jetais dans les bras de ma tante Elvire, la sœur de ma grand-mère.

j'ai contacté Laetitia et Nicolas, les actuels propriétaires. Ceux-ci ont accepté de me recevoir. Me voilà dans la rue Armand Fallières, très ému en arrivant à hauteur de la maison. Une jeune femme, accoudée à la rambarde de la terrasse, attend la venue du visiteur.

La porte s'ouvre et me livre passage. Je suis accueilli par Leatitia et Nicolas. La cloche n'a pas tinté. Elle a été démontée et git dans la boite aux lettres au dos de la porte. Je ne la reconnais pas. Mes yeux d'enfant et ma mémoire l'imaginaient bien plus grosse.

Mon regard se porte vers le fond, cette « grotte » qui occupait la totale superficie de la maison sous les pièces habitables. Bien éclairée aujourd'hui elle est devenue un atelier et un espace de rangement.

A mon époque cet éclairage était des plus sommaires. Brasillait en son centre une ampoule faiblarde dont Le halo lumineux d'une maigre circonférence n'éclairait guère. J'entendais bon nombre de rongeurs se manifester dans l'ombre derrière les tas de ceps de vignes et les fagots de sarments empilés dans un coin. Je ne m'aventurais jamais bien loin, sinon jusqu'à la fosse vaste et sombre réserver aux besoins hygiéniques, m'y accroupir comme un drôle d'oiseau sur son étrange perchoir.

Rares étaient les maisons disposant de WC. Chaque matin nous avions droit au passage de la tinette et de sa cloche pour vider les seaux d'aisance. Puis c'était au tour de la distribution des pains de glace pour les glacières avant l'enlèvement des ordures ménagères. Un rituel bien ordonné.

Avec les gros travaux de l'installation du tout à l'égout, ce fut l'arrivée des WC installés sous les escaliers qui ne contenait auparavant que des clapiers et la bicyclette de ma tante Elvire.

Précédée de Laetitia, nous voilà à l'étage. Les deux petites portes ont été remplacées par une baie vitrée. Il y avait une petite pièce à vivre qu'éclairaient chichement les vitres des deux petites portes. Au fond de cette pièce les deux chambres obscures des occupantes de la maison. A main gauche un débarras et une échelle de meunier permettait d'accéder au grenier.

Sur le mur de droite, je revois encore la pierre à évier et le filet d'eau fraiche du lavabo sur les grappes de raisin et le melon pour nous en régaler le midi.

Je revois les objets posés sur la dentelle de la tablette du manteau de la cheminée.

Je revois le placard scellé dans le mur et ses mille parfums alimentaires. La pâte de coing, le lait condensé sucré, le chocolat en poudre et la miche de pain.

Sur ce mur se tient désormais un escalier intérieur. Il conduit à l'ancien grenier transformé en une chambre et une salle de bains pour les parents.

La cloison des deux chambres a été abattue et la pierre mise à nue. Là où se tenait le lit de ma grand-mère il y a un canapé. Ma paillasse a été remplacée par un meuble informatique sous l'escalier.

De l'autre côté de la cloison aujourd'hui disparue, il y avait une commode et une glace murale. Face à cette glace, mamée Mathilde mettait son linge de nuit et dénouait ses longs cheveux qu'elle brossait longuement. La lumière des étoiles passait par la lucarne. Les pattes des chats griffaient les tuiles. Et je m'endormais. Le matin Mathilde s'apprêtait avec minutie. Chaque chose à sa place les ustensiles se glissaient dans sa main avec aisance. Le tablier noué, prête, elle restait quelques secondes à se mirer dans sa nuit et gagnait la pièce à vivre s'installer dans son fauteuil en osier. C'est dans ce fauteuil que je la trouvais immanquablement chaque été en arrivant après avoir franchi le rideau de perles de bois.

Elle se tenait raide dans une robe sombre, les cheveux relevés en chignon, le visage tout chiffonné de vie, rendu plus maigre encore par les lunettes noires à monture énorme. Mon père posait les valises et ma mère embrassait Mathilde. Puis, je devais m'avancer vers elle. De ses doigts secs et noueux, elle me palpait de la tête aux pieds pour mettre à jour sa mémoire. Elle me trouvait joli. Elle me trouvait grandi. Elle me trouvait toujours trop maigre et nerveux comme une petite chèvre de montagne. Elle me serrait enfin dans ses bras et nous nous embrassions. Puis nous n'échangions plus rien d'autre que des bonjours quotidiens, moi emporté par la fièvre des vacances et elle retranchée dans l'obscurité de son silence.

Le débarras à lui aussi disparu. Cet espace vacant est maintenant une belle cuisine qui puise depuis un puits de lumière un éclairage naturel émanant de l'ancien grenier. La chambre de ma tante Elvire cloisonnée de neuf est une salle de bains.

Le plus surprenant est que Laetitia et Nicolas aient pu faire l'acquisition de deux pièces de la maison voisine et y créer les chambres de leurs filles. D'où la nécessité d'ouvrir une fenêtre dans la montée d'escalier pour éclairer ces pièces.

La terrasse elle aussi a subi quelques changements. Elle y a gagné un salon de jardin et une pergola pour se préserver des fortes chaleurs.

En été, impossible de circuler sur cette terrasse sans se chausser sous peine de se brûler la plante des pieds. Ouverte sur un ciel céruléen et donnant directement sur la rue Armand Fallières elle possédait un bac en ciment où je me lavais avec un savon de Marseille bien trop gros pour mes petites mains.

Ma tante Elvire mettait une lessiveuse à chauffer au soleil d'août pour le bain de mes frères.

C'était aussi le rendez-vous de mon père et de mes oncles pour y déguster des moules crues avec du vinaigre de vin accompagnées d'un coup de blanc.

Laetitia et Nicolas ont eu l'ingénieuse idée d'élargir l'allée menant à la terrasse et de placer des grilles au sol afin de donner un peu de lumière au rez-de-chaussée.

L'aménagement de l'espace est réussi et surprenant en regard de ce dont je m'en souviens. Mais je n'ai pas cette nostalgie de musée. Cette maison est vivante. Elle connait une vie de famille et des rires adolescents.

                                              8

La porte de la maison de ma grand-mère refermée derrière moi, je reste un instant sur le seuil à rêver comme à mon habitude.  


Je cherche des yeux la porte de la mercerie de madame Salvi. Le plus souvent nous la trouvions sur son pas de porte à tricoter. J'accompagnais parfois ma tante dans cet antre de la couture et de la broderie admirer cartes et bobines de fils, boutons sur cartes ou en vrac, dentelles, rubans et écheveaux de couleurs multicolores cachés dans les tiroirs sombres des meubles surmontés de piles de chaussettes en laine ou en fil d'Ecosse comme le signalait les étiquettes.  


Dans cette rue si calme, en cette saison, comme dans la plupart des rues du village, les soirs d'été, quand l'air s'était radouci, des fenêtres ouvertes s'envolaient des bribes de conversations. Les femmes sortaient les chaises sur le pas de porte et discutaient dans l'air de ce début de nuit. Ces intonations chantantes roulaient les mots comme les pierres d'un torrent. Les enfants se contentaient des joies simples des jeux d'extérieur. Les hommes eux se rendaient au jeu de boules.  


Ce jeu de boules, je l'ai retrouvé  avenue Jean Moulin. Dans mes souvenirs je le situais plus près des H.L.M. A côté de l'ancienne gare.  Les soirs d'été, Il y avait foule sous l'éclairage public pour constituer les équipes de doublettes ou de triplettes. Les boules roulaient dans les grosses pognes glissées dans le dos des joueurs. Puis le « petit » lancé à une dizaine de mètres environ, quelqu'un dessinait un cercle. La partie pouvait débuter. Mon père me poussait légèrement à l'écart afin de ne pas gêner les joueurs. Et je restais là avec les spectateurs à admirer la finesse du jeu de chacun et écouter les commentaires insatiables qui n'en finissaient pas. Ça se charriait souvent. Ça contestait beaucoup, ce qui générait des mesures et des calculs bien savant pour savoir qui aurait le point. Ça discutait beaucoup. Ça pinaillait sec. Ça s'engueulait parfois. Toujours le verbe haut mais jamais de façon bien méchante.  


On ne peut pas dire que mon père ait été un bouliste chevronné, mais il jouait toujours avec sérieux, application et un certain savoir-faire. Parfois un « carreau » ou un point arraché in extremis lui valait les félicitations de ses partenaires. Après chaque point, je récupérais les boules de mon père que j'essuyais à un chiffon avant de les lui remettre et regagner l'ombre et l'anonymat. Les jeux de boules achevés nous rentrions entre voisins et mon père ne manquait pas de se faire houspiller pour m'avoir ramené à pas d'heure. 


Dans cette rue Armand Fallières où se dispersent mes souvenirs, la fontaine publique n'existe plus. Elle ressemble à celles qui témoignent encore du temps jadis. J'en ai vu une sur la place. 


Nous les mioches, formions des équipes et faisions dévaler nos billes de couleurs dans le caniveau, comme les coureurs du Tour de France. Nous les accompagnions de nos rires et de nos cris pour les rattraper avant qu'elles ne disparaissent définitivement dans l'égout. 


Au bout de la rue je revois l'épicerie de Cécile ou je courrais plus souvent qu'à mon tour chercher le complément de ce qui manquait à la maison.                    


Depuis « la brèche » j'ai suivi la Lène jusqu'à l'avenue de Coulobres là où les aménagements de ses abords prennent fin et que la rivière reprend son cours naturel.


 La végétation naturelle y est abondante. Les arbres apportent une ombre apaisante. Les berges végétalisées sont aussi de véritables habitats pour de nombreuses espèces animales dont les grenouilles. Armé d'une fourchette aplatie, attachée à du fil à pêche la marmaille se mettait en chasse des amphibiens. Je me prenais pour Ned Land le harponneur de Vingt mille lieues sous les mers ou Queequeg, le cannibale harponneur de Moby Dick. Mais ici rien à voir avec un poulpe où une baleine blanche seulement quelques batraciens. Je rassure ici les âmes sensibles, doté de cet équipement des plus précaires et ma maladresse devenue légendaire je n'ai harponné aucune grenouille mais y ai perdu bien des fourchettes.

                                                          







                                               9

Le château de l'Hermitage ! Un château de l'enfance dont parfois résonnait le nom au hasard des conversations adultes. Tata Elvire y travaillait. Pour le reste cela ne regardait  pas les enfants. On y passait parfois en voiture sans nous y arrêter et je regardais les tours et les enceintes de ce château aussi mystérieux que celui de La Belle et la Bête. 


 


Elvire  était assise sur les dernières marches de sa maison rue Armand Fallières. Des clapiers proches elle en avait tiré deux pigeons. Elle en tenait un dans chaque main, les doigts sous les ailes, et leurs compressaient les poumons jusqu'à les étouffer. Ceux-ci battaient de l'aile, dodelinaient de la tête et tournaient de l'œil avant de tirer leur révérence. Si d'aventure l'animal n'était pas occis, tata Elvire lui brisait les cervicales d'un tour de cou. Vlanpancrac ! Il était mort. Comment cette femme aux yeux si clairs pouvait se révéler si cruelle ?


Pareil pour les lapins. Elle tenait le condamné suspendu par les pattes arrière, l'étourdissait d'un coup sec sur la nuque, afin que son cœur batte encore lors de la saignée, puis lui tranchait les carotides. Une fois vidé de son sang elle enlevait le pyjama au jeannot et je récupérais une patte, conservée jusqu'à ce qu'elle soit découverte par ma mère et finisse à la poubelle. Mais je m'égare. Revenons à nos pigeons. Dans une volée de plumes j'attendais toujours une réponse à ma question :


« Dis, tata, a qui il appartient le château où tu travailles ? 


- A Moussioulouduc . » 


J'avais bien des fois entendu parler de ce Moussioulouduc sans savoir qu'il était propriétaire du château de l'Hermitage. Ma tante était sa cuisinière. Lorsque je fus contraint d'avaler quelques bouchées de pigeons aux petits pois, j'appris que Moussioulouduc adorait cela et ne laissait pas sa part aux chiens. Il s'en passait de belles dans les tours du château.  


Un jour, il vint même à Paris s'inviter chez nous dans le poste de télévision. L'académicien Antoine Lévis-Mirepois me fut alors présenté comme le propriétaire du château où travaillait tata Elvire. Il me paraissait bien plus fréquentable que ce Moussioulouduc dont on m'avait parlé , même si Mirepois et petit pois jetait le doute dans mon esprit. 


Avec le temps ce Moussiouloudouc m'est resté familier sans vouloir le connaître ni chercher à franchir l'enceinte de sa demeure. Bien entendu Moussioulouduc est maintenant décédé. Et il y avait belle lurette qu'il s'était séparé du château. 


Mon frère ainé l'a connu mieux que moi, puisqu'il a effectué bien des fois les vendanges avec mes tantes Marie-Rose et Elvire, cuisinière et «meneuse», pas de revue, mais celle qui gérait le rythme de tous les coupeurs. 

A la demande de Geneviève Forasiepi, les actuels propriétaires ont eu l'élégance de m'ouvrir leurs portes et me faire visiter le château et bien entendu la cuisine, intégrée désormais à l'un des vingt-cinq appartements de charme à la configuration unique et au décor personnalisé qu'ils proposent. 


Les  propriétaires ont effectué un gros travail de rénovation. Ceux-ci ont reconstitué alors toute la propriété en rassemblant un vignoble de quarante hectares avec le château ainsi qu'un parc et jardin de six hectares. Il accueille aujourd'hui dans un cadre entièrement restauré, hôtes, animations, spectacles, concerts et vient d'ouvrir un restaurant.


                                                            10


Ceux qui me connaissent le mieux se demandent bien dans quel billet j'évoquerais le Pioch', ce lieu mythique de ma jeunesse. Pour eux qui en ont si souvent entendu parler, il est impensable que je ne m'y soit rendu, ni ne l'évoque dans cette série "hors saison" sur Servian.

 

Pour les autres, qui n'en ont jamais entendu parler ou qui ne le situe pas bien dans leur esprit, du village de Servian, à hauteur du cimetière vieux, vous prenez la D146 en direction d'Abeilhan. A trois kilomètres vous empruntez à main gauche, ce qui était à l'époque un chemin poussiéreux de limon jaune jusqu'à atteindre une minuscule bicoque dressée parmi les acacias, rayonnant sur l'ensemble d'un verdoyant panorama qu'il surplombe à quatre-vingt-dix mètres. Il domine au Sud-Ouest la vallée de la Lène. C'était Le Pioch' ou Pioch' d'Audouy. Un refuge sans eau ni électricité. Rien d'autre que de la terre, des vignes, quelques amandiers et des grillons. Le Paradis des enfants et des grands en des temps qui ne connaissaient pas la télévision, les tablettes tactiles, ordinateurs et téléphones portables et consoles vidéo.  

 

J'y suis donc retourné à pied en empruntant le faubourg Montplaisir pour rejoindre la D146. A une volée de moineaux de ce fameux Pioch', mon cousin Jacques entretient une belle propriété dont il a planté toutes les variétés arborescentes depuis quarante ans. Elles ont grandi sous l'oeil vigilant de ce travailleur acharné qui n'a de cesse de se donner chaque jour à sa tâche. L'éblouissant résultat habille le panorama d'un joli camaïeu de vert où l'ombre se veut rafraîchissante et apaisante. Quel délice ce doit être de vivre ici, loin de la fureur du monde. 

Que dire alors de ce que j'ai vu, ou plutôt que je n'ai pas vu du Pioch' de ma jeunesse que Jacques m'a emmené voir ?

 

Il n'y a absolument rien à en dire. Je soupçonne que le bâtiment d'origine a été rasé au profit d'une maison plus vaste et plus cossue dont j'aperçois la toiture par-dessus le vilain mur de parpaings qui l'entoure. Le Pioch' est devenu un camp retranché. Les lapins ne viendront pas nuire à sa végétation comme s'en plains Jacques sur « ses terres ».

Je me demande ce que peut donc bien voir l'actuel propriétaire. Un mur de Berlin. Que serait-il devenu ce Pioch' si Jacques avait habillé de vert son enceinte avec autant de talent et de charme que la propriété dont il a la charge ? Il me l'aurait certainement sublimé comme le fait ma mémoire. 

 

Les jours de « Pioch » tonton Emilien, chargeait la benne de sa camionnette de deux ou trois dames-jeannes d'eau claire, une de vin rouge, une de vin rosé, un panier avec fruits et légumes, le goûter pour les mioches, la saucisse sèche, le jambon de pays, de la viande à griller, deux ou trois mioches et en route pour le Paradis.  

Le repas achevé, les discussions et les rires épuisés. L'eau de la lessiveuse était chaude, la vaisselle faite et les couverts étincelaient sur le linge où ils séchaient au soleil. Les hommes assoupies dans des chiliennes, un mouchoir sur le visage, gobaient des mouches avec des borborygmes de tuyauteries en détresse. 

Les merveilleuses journées d'été que nous avons passé là, à piailler à voix basse, se dorer au soleil, se goinfrer d'amandes à en être malade à ne plus pouvoir descendre de l'arbre, à être poursuivi par des guêpes, manger des grains de raisin bleu de sulfate. 

 

En fin d'après-midi, lorsque la lumière virait doucement, abandonnait ses teintes cristallines et sombrait avec le soleil, nous allions cueillir figues et amandes. Nous nous mettions en quête d'asperges sauvages. Capturions des sauterelles grises au ventre rouge. Nous nous amusions à les voir remuer leurs pattes et contracter leur abdomen articulé. J'enfermais mes prisonnières dans un pot vide que je trimbalais sur mon flanc dans une besace minuscule. Le long du chemin, nous les regardions sauter dans leur prison de verre. Il y avait de nombreuses haltes près des mûriers bruissant d'insectes. Nous nous griffions les jambes aux ronces. A défaut de remplir nos seaux, Nous nous barbouillions de fruits rouges portés maladroitement à la bouche par poignée. 

 

Le soir nous regagnions la camionnette de l'oncle après avoir libéré les prisonnières. Ocre de poussière, poisseux de sucre, nous rentrions au village, les yeux fertiles, cheveux au vent et sourire aux lèvres. 

 

Ainsi était Le Pioch'.

 

                                               11



Mon séjour prend fin. Dans quelques heures je quitterai le village pour prendre le TGV en direction de Paris.


Je passe le pont, en caresse le parapet, jette un œil attendri sur la Lène qui peut se révéler si terrible et sort du village par l'avenue d'Espondheillan. A l'époque nous y trainions notre mélancolie et notre ennuie en grillant quelques clopes avec les potes. Notre tristesse aussi en se qu