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Bisouuuuuuuuuuuuus !





Vous nous avez écrit....Cette nouvelle page s'ouvre pour faire partager  vos témoignages qui font échos aux nôtres et dans lesquels vous apportez votre vécu d'enfant du Biterrois, parfois "exilé ". Nous les publions avec autant de plaisir que nous avons eu à les lire,  en espérant qu'ils   donneront aussi  l'envie  à d'autres  de  s'exprimer

 Bonne lecture.


                 detoutetderien@orange.fr   


 

   Voici peu de temps,  Francis PUECH nous a appelé à Radio Ciel Bleu. Biterrois de naissance et toujours de cœur, il réside depuis bien des années à VICHY. Plusieurs générations de PUECH, se plait-il à préciser, sont issues de notre ville et la lecture des pages de « Béziers, c'est chez nous » a réactivé sa mémoire  vers nos rivages méditerranéens où il a soigneusement conservé bien des souvenirs d'enfance.

Alors, après sa satisfaction  avouée d'avoir au téléphone « entendu, ce matin, un bon accent biterrois », il a sorti de son tiroir quelques photos jaunies, rédigé quelques lignes  et nous les a confiées, à l'intention des lecteurs- auditeurs de notre radio.  En voici des extraits




Je suis né au 17 place St Aphrodise, puis j'ai définitivement atterri au 9 rue d'Assas près du carrefour Clémenceau et du bd de Strasbourg.  Du côté de mon père ainsi que  de ma mère, nous sommes biterrois depuis plusieurs générations. Mon grand-père paternel était chauffeur de taxi (n°8, derrière le théâtre) et j'ai été élevé au "village noir" car il y avait 3 rues, une de gitans, une d'espagnols, et une d'italiens.  Ma grand-mère, qui s'appelait PETIT, était la seule "étrangère" de la rue...

 J'ai fréquenté Louis Blanc de 6 ans à 18 ans et demi, y suis entré en 1939 pour apprendre à lire (dans la classe qui donnait sous le préau) et quitté en 1951, après une interruption d'une année en1943 à cause de la guerre où j'étais à la Salvetat sur Agout. Donc, j'habitais  non loin de SARDA, le boucher, FLORIDA, la marchande de fleurs et je remontais la rue Kleber jusqu'à l'école. Durant mon passage à l'école primaire, les seuls instituteurs dont je me souvienne s'appelaient Mme GALTIER au CP, Mrs LACOUR et AMEN pour les CM1.   Mes  meilleurs camarades, TEYSSIER, dont le père tenait un garage au coin de l'avenue Clémenceau et de la rue A.DAUDET, NAN René,  qui plus tard fut batteur dans la formation orchestrale de Claude NOUGARO,  et  MOLA dont la mère tenait un stand de charcuterie au marché du vendredi. A l'école Pratique, ROUZEAU  m'a suivi au secondaire ; il est décédé  à présent. J'ai retrouvé par mail un copain de 3e qui a poursuivi ses études à l'EN et maintenant habite SETE. Un détail anecdotique : de la classe de 4eme à celle de ma 2eme année de seconde, c'est moi qui étais désigné pour actionner la cloche à chaque  entrée et   sortie  de  récréations car les profs souhaitaient un élève possédant une montre qui tenait l'heure. J'étais autorisé à ne rien leur demander....dès qu'elle affichait  moins une minute, j'allais sonner.

 Voilà 2 ans, lorsque j'ai revisité Louis Blanc, seuls subsistaient  le support et la chaîne. J'ai demandé où se trouvait la cloche. L'avait-on  enlevée ???  Il me fut répondu qu'elle était simplement au nettoyage.  Dans  la cour,  j'ai constaté qu'il n'y avait plus de W.C ni les 6 acacias.  Par contre, un gros arbre trônait en son  milieu.  Louis Blanc a cessé ses activités scolaires classiques en 1971 pour faire place à la Calandrette en 1978.  Le nom  avait aussi disparu et j'en ai éprouvé une certaine déception!    Je me souviens avec  BLANQUE, le directeur, de BARBE, le prof de math, sorti major de promo à St Cyr, MALAVIELLE, Prof d'anglais, BONHOURE en Français et DELCUNG (avec un G car il était catalan) polyvalent et véritable encyclopédie.      

Plus tard, j'ai réussi à l'Ecole Normale de ROUEN, 2eme sur 158 présentés avec 16,63 de moyenne, (le directeur Blanqué m'a fait voir la feuille) mais n'ai pas été admis pour des raisons obscures dont j'éviterai de parler. Monsieur Blanqué qui venait de recevoir des prospectus de l'armée de l'air, m'a proposé cette filière professionnelle. C'est ainsi qu'après 18 ans d'aéronautique militaire, j'ai enchaîné 23 ans d'aéronautique civile....    Ma carrière  s'est achevée à l'aéroport de VICHY.



Souvenirs de jeunesse C'est par l'entremise de Francis PUECH que Louis Blanc Béziers a été champion cycliste du Languedoc


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Christian SOLANS vit à Paris. Durant les années 60, il passait ses vacances d'été à SERVIAN. Il y a moins d'un an, il y est revenu, pour un court séjour, ce qui l'a inspiré à écrire afin de raconter ce rendez-vous émouvant avec ses souvenirs d'enfance. 

 

 Compte tenu de la longueur de son texte, nous le publierons  par épisodes. 


 

Les photos qui accompagnent chacun de ses écrits sont aussi de C.SOLANS. 


                                                         1


"La carte dépliée sur la table, voici étalé sous mes yeux le méandre des rues de Servian. Ici comme ailleurs on a la fâcheuse habitude de débaptiser les rues. Mais l'essentiel est resté, le rocher, le Servian médiéval, le centre historique, appelez-le comme vous voulez. Ce Servian a vu courir le mioche que j'étais aux mois d'août de l'enfance dans les années soixante. Je glisse mon doigt sur cette coquille d'escargot, ce colimaçon de rues chargé de bien des souvenirs et de bien des émotions. Mais au-delà du centre historique le village a pris bien de l'ampleur.

De 1954 à 1982 la poussée démographique a évolué de sept âmes. Il est facile de se moquer des statistiques. Mais ce n'est que galéjade. 2745 habitants en 1954, 2752 en 1982 avec un pic à 3053 habitants en 1968. Il y en a aujourd'hui 4266 réparties de plus en plus loin du « rocher » dans les lotissements qui ont mangé la vigne.
Je n'ai pas mis les pied à Servian depuis bien longtemps,si ce n'est une escapade de quelques heures en décembre dernier sur la tombe du Pére,venu
faire chuter les statistiques de l'année 1982. Quelques heures où j'ai éprouvé le besoin de revenir au cœur même du village. A la louche, Servian est à neuf cents kilomètres de Paris. J'ai mis pourtant longtemps à me décider. Plus de trente ans. A croire que Servian se situe dans les faubourgs de Buenos-Aires.

 

Le car m'a déposé à l'arrêt dit « au pont » sur la route d'Espondeilhan. Mes parents avaient fait l'acquisition d'une maison rue Jules Bournhonnet à deux pas.

Ce fameux pont, mon grand-père Eliseo a participé à sa construction achevée en 1910. En dessous, coule la Lène, un filet d'eau fragile et  ridicule, en regard d'un lit largement évasé lors de l'aménagement de ses abords. Pourtant, les nuits d'orage, l'eau roule à gros bouillons des contreforts de la montagne comme ce fut le cas en 1907 avec une crue de plus de cinq mètres.  

              

 

Après le pont ferré, j'ai gravi à pas lents la descente du Ramonétage curieusement devenue avenue Jean Moulin. Le chai avait fermé ses portes depuis longtemps, remplacé par une salle des fêtes en 1975. Le ramonet était un « régisseur employé à cultiver ou à faire cultiver, soigner les bêtes, par les valets et les journaliers, la ferme d'un propriétaire terrien. Sa femme avait la charge de gérer le budget d'une petite enveloppe pour nourrir tout le monde. Elle préparait aussi les repas et tenait le ménage. Le couple vivait avec sa famille et le personnel agricole dans un bâtiment annexe de la propriété appelé ramonétage. »

 

Je loge pour la semaine rue Jean-Jacques Rousseau à deux pas de la Grand Rue et le cœur du village. Je n'ai pas cette hâte de touriste à courir derechef à la découverte de mon lieu de villégiatures. Je ne suis pas là pour courir. Le rythme méditerranéen me convient mieux. Et puis j'ai des courses à faire.

 

 La plupart des villes et villages de France a perdu une grande part de son commerce de proximité. Servian n'échappe pas à cette règle. Je n'ai plus donc qu'à suivre la Grand Rue jusqu'à la grande surface avant qu'elle ne ferme pour le week-end. Le parking fait le plein tout autant que la station-service. De retour, je passe avec mes cabas   près de la piscine et du stade. La cave coopérative a conservé son architecture mais est devenue l'Occitane. Les vignes à l'entour remplacées par le « Mail nouveau » et ses maisons endormies sous le soleil. J'emprunte la rue Alfred de Musset à main droite et retrouve à l'angle de cette rue et du chemin de la Pascale l'ancienne maison de Maria, la sœur de mon père, visitée une fois l'an en famille et embrassée avec répugnance tant elle sentait le rance et était dotée d'une belle paire de moustaches."

                                                               

                                                                           2


Les yeux clos je fais ce que je sais faire le mieux, le voyageur immobile qui fouille du souvenir la moindre pierre à la recherche de je ne sais quoi. Enfant il courrait partout sans rien voir. Pourtant sa mémoire se souvient et cherche les traces du passé. Du moins elle croit se souvenir. A moins qu'elle n'invente des choses. Qu'elle embellisse le passé. Je me sens bien de rester un moment avec elle en compagnie de mes souvenirs. En compagnie des ombres. Il est vrai qu'il ne reste plus personne pour humaniser mes souvenirs. Plus personne de vivant. Ils restent les ombres. Elles sont présentent partout. Elles me hantent depuis l'enfance

J'ai laissé tomber le coup de chaud. Il fait encore vingt-quatre degrés. De la place des Aires Je dirige mes pas vers la route d'Abeilhan. Je passe près du cimetière vieux et me prend à sourire.

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Lors des fêtes du quinze août il y avait bal sur les Aires. Les mioches se lassaient vite des lumières et des flonflons. Nous nous retrouvions à l'entrée du cimetière vieux, loin du bruit et de la foule. Je crois me souvenir de grands cyprès. Les petits vacanciers lorgnaient avec frayeur cette allée centrale pleine d'esprits malins. Les gamins du village nous narraient d'effroyables anecdotes à faire frémir. Les plus courageux d'entre eux traversaient un à un cette allée et disparaissaient dans le noir sous les yeux ébahis des non-initiés. Ils sortaient dans l'avenue d'Alignan et couraient nous rejoindre tout en fanfaronnant. Alors ! Qui aurait le courage d'affronter «l'allée des spectres» ? Appartenir à la bande relevait de cette initiation. Je m'y suis plié comme les autres. Interdiction de courir ou de revenir sur ses pas. Une fois sorti du halo de lumière je me suis senti bien seul, cerné dans le noir par l'effrayant relief des tombes. Je ne pouvais empêcher le crissement des cailloux sous les semelles de mes sandales. Un coup à se faire repérer par les fantômes aux aguets dans l'obscurité. Je stoppais mes pas. Me retournais. A l'entrée du cimetière dix têtes m'observaient en silence tandis que quelques bras m'invitaient à progresser plus avant. L'esprit de moins en moins téméraire, je me pliais toutefois à leur volonté. Je me mis à m'encourager tout en accélérant le pas. Encore une dizaine de mètres et je n'aurais plus qu'à virer à gauche dans l'allée et courir comme un dératé jusqu'à la sortie dans l'avenue d'Alignan. Une affaire de quelques secondes en somme. Je sentis alors une présence. Etais-ce le fruit de mon imagination ? Je voyais pourtant des ombres s'agiter tout autour de moi. Quelque chose ou quelqu'un me frôla. Pétrifié j'étouffais un cri. Un étau se mit à enserrer ma cheville. Le fin duvet de mes jambes se dressa. Je me débattis en tous sens, tirais sur ma jambe mais rien n'y fit. J'étais pris au piège, livré aux démons. Les ombres enfiévrées parcouraient maintenant mon corps. Avant de me laisser entrainer dans le néant de « l'allée des spectres » j'usais des ultimes forces susceptibles de me libérer. Je balançais gnons et coups de savate. Griffais, mordais tout ce que je pouvais. Il me sembla même entendre un cri. Mes coups avaient porté. L'étreinte d'ailleurs se relâcha. Je m'enfuis jusqu'à l'avenue d'Alignan. Le cœur battant la chamade et les larmes aux yeux, je courais en gémissant jusqu'à l'angle du cimetière. Là, adossé au mur, je séchais mes larmes et me mouchais. Je ne pouvais décemment apparaitre en pleine lumière aux yeux des autres dans cet état-là. Je fus félicité pour mon courage et admis dans la bande dont deux des membres portaient quelques traces d'horions. Mais dans l'affaire j'y avais laissé une sandale. Une sandale à récupérer dans « l'allée des spectres ». 


J'ai abandonné ma savate au cimetière vieux pour la route d'Abeilhan. C'est la route du Pioch'. Depuis la rue Molière, le Papé, le père de ma tante Marcelle empruntait cette route deux fois par jour jusqu'au jardin. Je ne sais plus au juste où se trouvait ce jardin. Je ne me reconnais pas dans ce nouveau panorama. 

Le Papé, je ne l'ai pas connu bien longtemps. Juste quelques étés à aller au potager, donner à boire aux plantes et ramasser l'herbe pour ses lapins avec ma cousine Annie. Le Papé, on aurait dit qu'il avait plus de moelle. Un vieux racorni, coiffé d'un béret sale, tout recroquevillé sur lui-même, en équilibre instable sur sa courte canne. Pour nous, Le Papé c'était un arbre. Un arbre où couraient mille sillons ocre. Un arbre avec des mains d'arbre, rugueuses et blessées, pour coiffer nos têtes d'enfants, ou couper le pain en tranches généreuses. C'est tout. Chaque fois que je vois un arbre centenaire, je pense à lui.  


Je quitte la route d'Abeilhan pour celle du Mas de Bouran en direction du château de l'Hermitage de Combas. Mon regard porte loin dans les campagnes. Au plus fort de l'été, avec la fraicheur du soir, je faisais le même trajet à bicyclette, trajet quotidien de ma grand tante Elvire jusqu'à l'Hermitage où elle travaillait au service du duc Levis de Mirepois. 

Je m'autorise une courte pause sur les bords de la Thongue où je puise un peu de fraicheur avant de reprendre ma route. Je ne retrouverai un havre de paix et de fraicheur que dans la somptueuse allée des oliviers bordant le château de l'Hermitage désespérément vide ou coassent de façon assourdissantes les grenouilles dans les bassins.

Le soleil décline doucement. La lumière se veut plus douce, plus tendre. Je quitte l'Hermitage par la route du Coussat, ces châteaux de la vigne construits au XIXème au plus fort de l'industrialisation viticole. Mon père fut ouvrier agricole dans les années trente à St Macaire, La Grassette et au domaine d'Amilhac.   


Je rejoins le village, le silence des rues vides. Quelques chiens assoupis sur la route encore tiède, témoignent d'une vie au ralenti. Un enfant pleure, rapidement apaisé. Un vélomoteur pétarade au loin. L'église se vide de ses choristes, un concert organisé par La Musica avec la chorale San Jordi de St Georges de Luzançon. Je n'en étais pas informé. Une belle occasion ratée.


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 Je me retrouve sur la grand place encombrée de voitures. Je me perds vite en terrain de connaissance rue du commerce, rue des Quatre-Vents et son panorama sur la campagne. 

 

   Et voici la rue des patineurs où mon père ruinait ses fonds de culotte à y glisser avec ses camarades de jeux lors de rudes hivers. Compte tenu de la configuration du village la rue des patineurs ne devait pas être la seule rue où pratiquer ce sport de glisse. Mon père a toujours affirmé que la rue tirait son nom de ces amusements sportifs d'enfants. Il semblerait plutôt que la présence ancienne d'artisans y effectuant des patines soit à l'origine de ce nom, mais je lui préfère la légende forgée par mon père. 

Rue Victor Hugo l'ancienne maison de mon cousin André est fermée. Il me semble pourtant y entendre encore des voix familières, les cris des enfants, les aboiements de chien. Seulement le silence. Je me retrouve rue Jules Bournhonnet.  

 

C'est là que mes parents avaient fait l'acquisition en 1968, d'une maison sans charme, une maison qui n'a jamais trouvé grâce à mes yeux. Adolescent, j'étais à la charnière de deux vies et cette maison n'avait pas l'enchantement de celle de ma grand-mère. Et puis mon père y est mort. Il est mort trop tôt sans que nous ayons eu le temps de nous dire des choses. Qu'il me parle de Servian, de sa famille, évoque ses souvenirs. Mais l'aurions nous fait ? Il était de ces gens à taire la mémoire et les secrets de famille. Il n'échangeait rien. Cette maison n'a jamais gravé de liens affectifs au fond de ma mémoire. Mais de la revoir aujourd'hui avec ses volets fermés n'est plus pareil. J'entends les cris absents des enfants qui traversent un goulet de tuyaux rejoindre le boulevard de la Lène à côté.                   

 

Dans le prolongement de la rue Jules Bournhonnet suit la rue Armand Fallières, ancienne rue de Launas, un des noms occitans de la Lène, rebaptisée du nom du président de la république venu au village constater le désastre des inondations de 1907. 

 

Au 12 de cette rue je m'adosse contre le mur d'en face et regarde la porte de ce qui fut la maison de ma grand-mère. Il y a un papier agrafé sur le bois. Nicolas et Laetitia, les deux prénoms séparés d'un attendrissant petit cœur. Je lève les yeux vers la terrasse. Des suspensions abritent quelques plantes et je devine la structure d'une pergola pour la protéger des fortes chaleurs d'été.  

 

En remontant vers la place, c'est à l'angle de la rue Charles Reboul et de la rue Pasteur, qu'armé de mon étrange boite à images et de mon appareil photo j'ai délié la langue d'un curieux. 

Et nous voilà à bavarder tandis qu'il attend sa mère pour l'emmener partager le repas dominical. Je lui donne la raison de ma présence ici. Il est surpris de la raison de ce « pèlerinage ». Il me demande sans ambages qui je suis. Je lui réponds. « Vous êtes de la famille d'Antoine ? me questionne-t-il étonné. – Je suis son fils, le plus jeune. » Son visage s'éclaire soudain et Il me serre chaleureusement la main. « J'ai bien connu votre père. » Malgré quelques cheveux blancs cet homme est loin d'avoir atteint un âge canonique, bien au contraire. Il a l'air encore jeune. Il est de la classe 58 comme il me dit. A la disparition de mon père en 1982 il avait vingt-quatre ans. « Votre père était un grand sportif en athlétisme. Avec Jacques, vous connaissez Jacques, son neveu, ils ont beaucoup fait à Servian pour le rugby en faveur des jeunes. » Première nouvelle. Je savais mon père très attaché à ce sport mais pas à ce point. Je lis dans ses yeux qu'il jugeait mon père comme un type bien et n'en suis pas peu fier. « D'ailleurs durant quelques années il y a eu à Servian un challenge de rugby qui portait son nom.» Et il me laisse avec cette soudaine révélation continuer mon chemin rue Pasteur, frôler le fantôme de l'épicerie Rossignol et débouche face à l'église pour gagner la place.

 

 

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Il est midi. Me voilà au Grand Café. Toutes les tables sont occupées. Le comptoir est plein. Les discussions vont bon train. On parle rugby ou politique comme dans beaucoup de café de France et de Navarre à cette heure-ci. Il règne un brouhaha indescriptible dans cette effervescence apéritive du dimanche. Après ma première flânerie, ici ça rigole et parle fort. Les hommes s'embrassent d'amitié. Les yeux frisent de plaisir comme si tout le monde s'aimait. Dans un coin de la salle la télé diffuse un match de rugby que nul ne regarde. Il fait bon. Les pales des ventilateurs sont au repos. Seuls les plafonniers chauffent l'atmosphère. L'ambiance est chaude sans être excessive. Ce n'est ici que rire et plaisanterie avant le repas. Je m'installe dans un coin et je jubile.

 

Comme l'écrit Marie-Thérèse Crouzet : « le Grand Café est une institution. Café de la Belle époque il est le témoin de la vie servianaise. C'est un lieu de rencontre. Bourgeois, petits propriétaire et ouvriers s'y côtoient. (…) Le visiteur qui franchit le seuil de ce vénérable café pour la première fois, est surpris, intrigué et séduit. Ici le temps s'est arrêté. L'établissement a gardé l'empreinte du passé. »  

J'ai toujours aimé l'ambiance que dégage le Grand Café avec le souvenir du claquement de ses rideaux en perles de bois. Et cette rumeur de comptoir qui y régnait lorsque je venais y chercher l'oncle. Dans les années soixante, A midi, dans cette salle comble et enfumée, l'oncle chaussait ses lunettes cerclées de fer, et jouait l'apéritif aux cartes. Ma tante Marcelle m'envoyait dans cet antre de perdition pour l'y aller chercher à l'heure du dîner. Dans un parfum d'anis, d'eau de Cologne de tabac et de sueur, je me plaçais aux côtés de l'oncle Émilien, les mains derrière le dos, attendant qu'il ait joué, bien conscient de l'importance du coup. Lorsque la carte avait claqué, sans même me voir, il me glissait d'une main sur son genou, me coiffait de sa casquette et d'un doigt commandait un sirop d'orgeat pour le petit parisien. Rien n'a changé ou presque. Le petit parisien a vieilli. Le sirop d'orgeat est devenu une mauresque.

 

Les tableaux de Jean Aubagnac encadrent de grandes glaces 1900. Jean Aubagnac était un peintre local qui habitait au Jeu de Ballon à côté du Grand Café. Ces toiles sont des reproductions de grands maîtres du XIXème siècle. Deux Millet « l'angélus » et « Les glaneuses » d'une taille démesurée par rapport aux originaux exposés au Musée d'Orsay. « Un marchand d'esclaves » de Victor Giraud, « l'Enlèvement de Psyché » et « la Vérité » de William-Adolphe Bougueraud, Vérité sortant du puits mais drapée à la ceinture d'une pudique étoffe afin de ne pas contrevenir aux bonnes mœurs. Une Diane chasseresse inspirée de Jules Lefebvre. « Le premier deuil » du même William-Adolphe Bougueraud est exposé dans la petite salle qui mène à la terrasse. Un autoportrait de l'artiste Jean Aubagnac trône à gauche du comptoir. Selon Marie-Thérèse Crouzet, lors de la venue du président de la république en 1907 visiter le village sinistré, « les services de sécurité se sont assurés au préalable, que les libres penseurs dont Jean-Aubagnac faisait partie, ne créeraient pas de désordres. Certainement, ces précautions n'ont pas plu à notre peintre qui, d'une main vengeresse, a tracé au verso de son autoportrait : « Vive l'Anarchie ! » Ce portrait est là, il veille sur les lieux. »

                             

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Voici l'école primaire  Jules Ferry. Ma mère y a fait ses classes, mais cela remonte aux années vingt. Mon futur père venait la chercher et lui portait son cartable. Par contre l'école de mon père a été détruite et remplacée par une maison de retraite.

 

 

   Par l'étroite impasse des écoles j'ai rejoints la rue Molière. Mes pas me portent immanquablement jusqu'à la maison de l'oncle. La maison silencieuse ne semble pas avoir subi les caprices du temps.

 

Je reste campé devant la façade de cette maison aussi importante sentimentalement que celle de ma grand-mère. Le propriétaire actuel en est sorti les bras encombrés de matériel de pêche. Nous échangeons quelques mots tandis qu'il charge sa voiture.

Dans la cour de la maison voisine je revois la bignone se parer d'une multitude de longues trompettes orangées ou rouges, portées en bouquets durant l'été. Elles m'enchantaient lorsque j'étais enfant au travers des grilles de cette maison aux volets tirés.

 

 

Je reviens à la maison de l'oncle. Derrière le portail clos, je me souviens de la Citroën traction avant et de la Renault Frégate qui lui a succédé. Je me souviens du camion-benne mis à contribution par l'oncle pour emmener boissons, victuailles et enfants au Pioch' sur la roue d'Abeilhan. Je me souviens du matériel de chantier entreposé en vrac patatrac. Je me souviens de l'ouverture grillagée donnant sur l'impasse des Ecoles définitivement murée…

 

Je me souviens de l'escalier carrelé menant à l'étage. Du hall d'entrée s'ouvrant sur l'ensemble des pièces. De la cuisine sur la droite ouverte sur une terrasse donnant sur l'impasse des Ecoles. Je me souviens la cotonnade de la porte-fenêtre, ouvrant sur la terrasse, esquisser l'ombre d'un mouvement et une bande de soleil éclabousser la tomette jusqu'à mes pieds. Je me souviens des immenses jarres en céramique aux plantes méditerranéennes et tropicales. 

 

 

Je me souviens à dix heures