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Woo hoo !


                               

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"Des murs crépis, de pauvres toits,
Un pont, un chemin de halage,
Et le moulin qui fait sa croix
De haut en bas, sur le village"
      Émile VERHAEREN

 

         Villages du Biterrois

Nous allons pour un temps délaisser les quartiers populeux de la ville, ses rues obscures ,ses larges avenues pour emprunter, à travers les innombrables parcelles de vigne qui sont l'identité de notre région, les chemins légèrement vallonnés de la campagne qui relient, à la manière d'un symbolique cordon ombilical, les pittoresques villages du Biterrois entre eux et la mère citadine. Un exercice de visites et de  mémoire qu'il nous plaît fréquemment d'accomplir, mon épouse et moi, depuis notre mise à la retraite. Des villages, qui à première vue, présentent dans leur cœur, bon nombre de similitudes architecturales : le clocher d'église, la placette ombragée de platanes avec le bâtiment central de la Mairie arborant fièrement le drapeau tricolore, la petite épicerie du coin qui refuse de rendre les armes à la déloyale concurrence du supermarché, le café de France, de la Place, de la Paix ou encore du Commerce, incontournables lieux de convivialité villageoise. Les ruelles en pentes tortueuses, parfois magnifiquement disposées en circulade desservent de modestes habitations frileusement regroupées, souvent mal ajourées, qui contrastent avec les anciennes maisons de maître des gros propriétaires viticoles,  aux façades cossues, entourées d'imposantes grilles de défense dont le portail en fer ouvragé en préserve l'accès. 

En vérité, derrière leurs apparences, ces inévitables cours des remises agricoles et leurs outillages qui sont la marque commune de notre monoculture avec son décorum de vieux pressoirs, barriques ou foudres en bois plantés au centre des ronds-points, comme rappel nostalgique d'un passé qui ne sera plus, se cachent de multiples singularités, liées à l'histoire que leurs habitants ont façonnée d'année en année, de génération en génération.

                      OOOOOOOOOOOOOOO

  LIGNAN, sur la rive de l'ORB

La départementale D19, sur quelques kilomètres à sa sortie de BEZIERS, suit avec désinvolture le tracé presque rectiligne de l'ORB. On pourrait dépasser, sans y prendre garde, le discret village de LIGNAN/Orb et ses quelques maisons tapies autour de l'église et du château. Au plus, pourrait-on apercevoir, au détour d'un chemin de vigne, une de ses 350 âmes, affairée à quelque  activité viticole  … Nous sommes dans la  rétrospective des années 1950. Depuis, trop  engoncé  entre route et rive  gauche de la rivière, le village s'est largement étiré vers l'Est, a débordé sur les terres du vignoble centenaire , tout près de la pinède  Montaury.   Avec plus de 3000 habitants aujourd'hui,  LIGNAN  n'a pas échappé au phénomène démographique général de ces deux dernières décennies qui a vu  les populations  villageoises augmenter régulièrement  au détriment du voisin Biterrois. Une expansion urbaine qui aurait sans doute fait sourire Courteline et ajouté  du relief à sa boutade suggérant de  «transporter les villes à la campagne».  Ce développement résidentiel, conjugué à celui de Bonaval, le quartier nord-ouest de BEZIERS, a ainsi rétréci  la distance qui séparait les deux agglomérations,  au grand dam des séniors  lignanais qui déplorent, avec cette soudaine mutation,  un désengagement des nouveaux arrivants pour leur village, le manque d'investissement à  la vie locale d'une jeunesse  partant  travailler le matin en ville pour ne rentrer qu'à la nuit tombée.  Alors, LIGNAN,  énième cité dortoir ?  Les diverses associations, les élus municipaux  s'efforcent de tisser des liens sociaux  plus étroits entre les deux générations , en multipliant animations, fêtes et manifestations attractives. Difficile, car le monde d'aujourd'hui propose d'autres distractions et crée forcément d'autres réflexes. A travers leurs années de vie au cœur de Lignan,  Arlette et Michel ont observé ces transformations. Ils acceptent de nous faire partager quelques uns de leurs souvenirs d'un temps où les gens paraissaient moins stressés et plus à l'écoute de leurs voisins.

 «Les hommes, essentiellement des hommes, commente Arlette, se réunissaient pour tailler une bavette au lieu-dit le ruisseau, un simple croisement de quatre rues, sans placette, ni local.  Un service de bus et le train l'inter-local à l'usage des Lignanais assuraient la liaison avec  Béziers  pour les achats importants. Les transporteurs avaient nom  Théron et Kléber, plus tard Pratx  et Gil. Pour le reste « Il y avait trois commerces d'épiciers, La Ruche, chez Louise et chez Laurence et  Oculie. La boulangerie Peyre fournissait le village en pain, le boucher Cabrol en viande. Au centre, se trouvait un modeste bistrot  chez Bautestit, sans véritable particularité et plus tard La Buvette qui deviendra le café des Sports actuel, à l'angle de la Départementale et la rue Joseph Sire. Un bal célébrait le 14 juillet, Place de la Poste,  ainsi qu'une procession autour de la Vierge, sur le lieu des écoles.» En 1953, un Carnaval, composé d'une dizaine de chars -- dont j'ai même oui dire  qu'Arlette en fut la Reine-- attira un nombre impressionnant de spectateurs. «On n'a jamais plus vécu cela.»

Côté artisans, on dénombrait un forgeron, un charron, un cordonnier, un bourrelier, un tonnelier,  des métiers pour l'essentiel bien sûr en rapport avec la viticulture. Passait aussi périodiquement quelques marchands ambulants comme le ferblantier pour la remise en état des récipients ménagers. «Cayfa, avec son tricycle vendait de l'huile, du café, des produits indispensables au quotidien.» Question hygiène, Michel précise : «la Commune disposait de douches municipales reliées à une fosse septique qui épurait et  déversait ensuite les eaux usées dans le ruisseau. Le matin les femmes allaient vider les seaux d'aisance dans les tinettes, un lieu où s'entassait le crottin des nombreux chevaux appartenant au Château et aux petits propriétaires vignerons. Le tout-à-l'égout n'interviendra qu'aux alentours de 1975» Michel a, durant trente ans, siégé au sein du Conseil municipal. A ce titre, il a participé à nombre de décisions qui ont peu à peu propulsé son village vers le modernisme. « La distribution d'eau potable par canalisation est apparue après la guerre. Auparavant, on allait encore la chercher au moyen de pompes dans un des trois puits de Lignan ; une à l'église, une autre sur la place, une autre chez Baudot.» Arlette n'a pas oublié la corvée qui consistait, lors de l'arrosage des terres par un particulier, à récupérer de l'eau pour mettre melons et bouteilles au frais. « Autour de 1950,  ma grand-mère acheta une glacière alimentée par des pains de glace. C'était pour nous un événement!»  La guinguette Chez Marinette  à Tabarka remportait tous les dimanches  un beau succès populaire. «Elle proposait des boissons et donnait un bal qui drainait un public élargi depuis Béziers et ses environs»  (à suivre )...



CERS,  village vigneron

Prenons en voiture la fameuse RN 9 à la sortie de BEZIERS, en direction de SETE en longeant le reposant Canal du Midi. Quelques 8 kms plus loin, sur la gauche, apparaissent les premières demeures de CERS, village type d'activité majoritairement viticole de la région. Pour y pénétrer, nul n'est besoin de couper le flot de véhicules, qui, dans les années 60, rendait cette manœuvre fortement périlleuse. Aujourd'hui, un pont transversal en a sécurisé l'entrée. Le village aussi a bien changé, s'est étendu, modernisé. Un supermarché, symbole de notre nouvelle habitude consommatrice, s'est implanté à proximité de la voie, sur une ancienne vigne. Contournons l'inévitable rond-point qui désormais  règne en maître sur la plupart des carrefours, et  nous voilà  dans l'allée des platanes, vestiges d'une époque révolue. Le clocher de l'église domine toujours le  vieux quartier des maisons vigneronnes.

Cersoise de toujours, Lilou est installée depuis 1977 avec Fernand, juste en face sa maison parentale, dans une coquette villa du secteur résidentiel, plus aéré, de La Joie. Nous engageons la conversation sur la vie qui régulait alors leur jeunesse. Il est 10 heures du matin...la coupure du repas de midi imposera à regret un terme à leur récit passionné.
«En ce temps CERS comptait environ 500 habitants contre plus de 2200 de nos jours. La présence de 120 chevaux était la caractéristique de son orientation agricole. Un charron bien sûr, un maréchal ferrant subvenaient aux travaux d'entretien. A proximité de la remise de ce dernier se dégageaient les odeurs fortes de corne brûlée provenant des sabots à ferrer. Pour leur jardinet d'agrément, certaines personnes âgées ramassaient le crottin à l'aide d'un seau et d'une pelle. Trois bergers possédaient chacun un troupeau d'une centaine de moutons ce qui, à l'instant de leur sortie posaient quelques problèmes d'encombrement et de salissure des ruelles. L'arrivée dans les années 76 à 78 d'une population extérieure, peu habituée et disposé à la promiscuité avec les animaux d'élevage, stoppera définitivement leur exploitation. Une douzaine de vaches fournissaient en lait frais les villageois  par l'intermédiaire du laitier de la rue de l'Égalité. Vers 18heures, après la classe, les enfants s'y retrouvaient munis de pots émaillés ou en fer blanc.
Marcel, le père de Lilou était forgeron, comme l'étaient avant lui son père et son grand-père, compagnon du devoir. Un métier qu'il aimait particulièrement mais abandonnera en 1961, à la suite de la crise viticole, pour se reconvertir dans les chantiers puis comme soudeur agréé à la Sncf. Auparavant, la forge de Marcel était le lieu de rencontre des vignerons qui, après leur labeur, entre 16 et 17h. venaient parler de leur métier, des histoires diverses qui racontent tout et rien, mais aussi se chauffer les jours d'hiver. «Parfois jusqu'à douze hommes envahissaient un espace d'œuvre réduit à quelques 30m2, entre ferraille, foyer, marteaux  et enclumes. Mon grand-père plongeait alors un bout de fer chauffé et réchauffé qu'il trempait dans l'eau provocant des étincelles qui libéraient pour un temps le passage. Un mauvais coucheur, mauvais payeur de surcroit, eut même droit à un bout d'anthracite incandescent dans la poche de sa blouse!... J'ai conservé un soufflet de forge datant de 1789, restauré par mon père et d'une  réelle valeur historique et affective.» Cet amour d'un travail comparable sur certains aspects à un art.  « Il réalisait des pétales de roses en métal à partir de clous et fers à chevaux chauffés à blanc, restaura à maintes reprises l'armature du lapin totémique de CERS » Cependant, les mauvais payeurs, les charges de plus en plus lourdes, le prix des matériaux en constante augmentation eurent raison de son opiniâtreté « La mort dans l'âme, au bord de la faillite , il se décida à arrêter. Un métier qui n'existe plus et constituait alors une véritable attraction » Marcel ne se résilia point à le lâcher totalement puisqu'il ne céda jamais son ancien négoce.
Le tout à l'égout ne fit son apparition au village que dans les années 1978. Un vidoir placé derrière l'église voyait chaque matin un défilé de femmes munies du seau hygiénique familial.
L'origine du lapin totémique trouve une possible explication de la perception approximative-- ou arrosée?-- de quelques chasseurs croyant avoir vu un énorme rongeur, ce qui  vraisemblablement  n'était qu'un âne « Un lapin fait de toile de jute plaquée sur une structure métallique que l'on promenait dans le village lors des deux fêtes qui distinguaient avant la dernière guerre les quartiers haut et bas» Plus tard, un Comité des fêtes particulièrement efficace organise quelques venues d'artistes en vogue pour animer le village «On bouclait les rues du cœur du village pour contrôler les entrées afin qu'il n'y ait pas de resquille. Le prix était modique et la place ne suffisait pas à contenir un public toujours nombreux. Les jeunes filles décoraient le tour de scène avec des branches et du buis. Le carnaval enfin, précédé du fameux lapin relooké par mon père avec la tête de Pan pan, une carotte dans la gueule, comptait jusqu'à 15 chars des différentes associations, habilement décorés de fleurs de papier» 


Bien entendu, les vendanges figuraient le temps fort du village tourné pour l'essentiel vers la viticulture. Dès le petit matin, charrettes, chevaux, coupeurs prenaient le chemin des vignes jusqu'au soir 17 Heures. Les grangettes abritaient de la pluie ou du soleil les vendangeurs, à l'heure du repas, à la saquette. Dans la plaine, les raisins Aramon fournissaient un vin abondant, de pauvre qualité, que l'on recueillait à la cave coopérative et, pour 3 ou 4 propriétaires, en partie, dans des cuves privées. Les colles, en général, employaient 80% de main d'œuvre étrangère, principalement des espagnols des provinces de Valencia ou Murcia«Tous les soirs, on s'habillait pour aller danser au café de la Grille, dans l'arrière salle. Un tourne disque diffusait une musique grésillarde et les rares disques finissaient tellement usés que nous n'en disposions plus que de  deux à la fin de la période. Après Montagne d'Italie ou enchaînait sur le tango bleu!... Jusqu'à épuisement !»
A ce même café, aujourd'hui disparu, le cinéma ambulant, venu du village voisin de Portiragnes, donnait représentation chaque jeudi «Faute de bancs suffisants, on emportait sa chaise. La place coutait…50 centimes» Trois cafés pour 500 habitants, un ratio qui en dit long sur leur importance. Avec la Grille, le café du Centre, le seul encore en activité et, dans la rue principale, le Petit café, qui, pour quelques farces cocasses, attirait surtout les jeunes gens. A sa seule évocation, le visage de Fernand s'anime, sa jeunesse a réinvesti le troquet «L'évier déversait directement ses eaux usées dans le caniveau par un tuyau en plomb sans siphon. On y introduisait des mèches à soufre qu'on allumait et le tirage faisait le reste. Un panache de fumée jaune sortait du local suivi de la suffocante  et furibonde clientèle. Tantôt, on rentrait dans le bistrot à cinq ou six. Nous occupions les chaises sans consommer, provoquant la colère du mari de la propriétaire qui nous appelait, en patois, les consommateurs de chaises!» Souffre-douleur d'une jeunesse espiègle à l'imagination productive, un rien caustique, en quête permanente de blagues pour chasser l'ennui, un espagnol particulièrement colérique surnommé le «Serpent à lunettes», lassé de leurs multiples provocations, sortit un soir sur son balcon: «Armé d'un fusil de chasse, il fit feu en l'air fracassant les fils du téléphone…la terrible déflagration entraînant la chute de leur chaise, cuisses à l'air, de trois vieilles dames qui prenaient le frais dans la rue!»
Fin 1977, Fernand délaisse les vignes et sa représentation au Conseil municipal pour un poste d'employé communal qu'il gardera jusqu'à la retraite. «A deux, enchaine Lilou, ils devaient faire face à toutes sortes de travaux qui survenaient : changer les lampes d'éclairage public, entretien des espaces verts, nettoyer les tombes, assurer les enterrements et les réductions de corps...». Fernand poursuit «Lorsque j'ai pris ma fonction, le matériel était sommaire, voire inexistant : une pelle, un balai et une clé anglaise à larges mâchoires et manche de bois!»

La plage  de la Redoute, sur la Commune de Portiragnes focalisait les loisirs du dimanche  de la belle saison . «Depuis CERS et PORTIRAGNES, on attelait le canasson à la jardinière pour accomplir, en véritable expédition, les quelques kilomètres de distance à la mer. A l'abri du soleil dans des cabanons de fortune ou, pour les moins nantis, sous un bourrat suspendu aux bras de la jardinière, les familles savouraient ces moments de détente. Un petit bistrot, Le Mirador, aujourd'hui devenu restaurant, animait d'un bal la soirée des jeunes, en attendant le retour. Quelques années plus tard, la Société de bus Gallan ouvrira une ligne directe vers la plage l'été et les salles de bal de Béziers du dimanche soir»
 

Bientôt le tracteur supplante l'attelage hippomobile. Étroit pour naviguer entre les souches, le LANZ au moteur bruyant, équipé d'un seul cylindre parcourt inlassablement les rangées du vignoble. Des hectares de vignes cycliquement labourées, vendangées puis taillées à nouveau. Un chemin vers le modernisme qui pourrait paraître très long  comparé aux techniques actuelles et qui pourtant n'a pas 100 ans ! De nos jours, la cave coopérative cersoise s'est agrandie, vinifie des crus d'excellente qualité, stockés puis vendus dans les caves de Villeneuve les Béziers et Portiragnes. Un groupement productif et performant 



         VALRAS-Plage, au coeur des Biterrois.

  Entre 14 juillet et 15 août, de samedi en samedi, par vagues successives, la petite station balnéaire absorbe une masse conséquente de touristes venus oublier les heures monotones de l'hiver, harassantes du travail  profiter de la caresse énergétique du soleil méridional et goûter à la tiédeur des eaux calmes de la Méditerranée. Une véritable invasion humaine qui transforme, l'espace d'un été, ce  paisible village en une ville de près de 100.000 âmes. La plage prend l'apparence d'une fourmilière géante et nonchalante qui, de la rive droite de l'Orb aux campings de la Yole, s'étire comme un épais ruban. Les parasols, semblables à des tournesols multicolores, abritent  vêtements et boissons qu' une marée de gamins surexcités traversent inlassablement, en courant, en direction de la mer, suivis d'un tourbillon  de sable et poussière. Cette agitation fébrile  contraste avec le languissant abandon  aux rayons UV d' adultes à la peau blanche, rougie ou pain doré d'où s'exhale une odeur tenace d'ambre solaire et de crèmes amandées.  Des corps que l'on contourne précautionneusement pour atteindre le bord de mer. Exquisser quelques timides mouvements de natation, au milieu d' une incroyable anarchie de jambes et bras gesticulants, de ballons, matelas pneumatiques ou  bouées caoutchoutées devient un challenge.  Le soir venu, quand  une douce fraîcheur succède à la  pesante chaleur du jour, une foule compacte se déplace lentement sur la jetée et les ruelles commerçantes, à la recherche de quelques chaises parmi les terrasses bondées des cafés ou restaurants du cœur de ville.  Miracle des vacances, cette suffocante promiscuité, qui pourrait devenir source d'énervement, ne provoque souvent que sourires et plaisanteries. On n'est pas là «pour se prendre le chou », on savoure le repos, on se reconnait semblables aux autres. C'est le VALRAS carte postale, côté farniente, visages basanés et enjoués, réflexes anesthésiés.  

  Le VALRAS de Jean-Luc est d'un dimension émotionnelle supérieure. Le village l'a vu naitre, grandir, vieillir. Comme pour une femme, il lui a juré fidélité, ne l'a jamais quitté…un mariage parfait. Témoins du passé, des documents écrits, quelques photos d'époque précieusement conservés chez lui illustrent des moments vécus par sa génération ou antérieurement proche. Si durant la saison chaude, son temps de retraite le préserve en partie du tumulte estival, en  soixante ans, il a eu le loisir d'observer avec une neutre sérénité  son Valras évoluer vers un inexorable modernisme  .  «Aujourd'hui, l'essentiel de l'activité économique valrassienne est tournée vers le tourisme, mais l'histoire de cette Commune, issue en 1931 de sa séparation avec celle de Sérignan, est viscéralement liée aux patrons pêcheurs.  Quelques cabanes de roseaux, canottes et planchettes leur servaient d'abris d'abord pendant l'été puis à l'année.  A l'adolescence, nous allions au petit matin sur le front de mer, à la traîne, une activité tombée depuis en disgrâce. Les pêcheurs nous donnaient quelques poissons et des sous que fièrement nous ramenions à la maison. Ensuite, cette pratique  fut dévolue aux touristes qui fournissaient une main d'œuvre gratuite en échange d'un instant de folklore, à coller sur l'album-souvenirs! »

La vie des pêcheurs était alors synonyme de galère ; les embarcations rustiques pour la plupart avançaient à la rame ; Les femmes partaient le matin en car, avec des carrioles ou landaus chargés de caisses de poissons, pour les vendre à la criée, dans les rues de Béziers. La fête traditionnelle de la St.Pierre , patron des pêcheurs, revêt depuis toujours à Valras un éclat tout particulier. «  Entraînées par l'atmosphère musicale des fanfares, les activités ludiques ou cérémoniales avaient pour cadre prédestiné la rivière et la mer. Le  capelet invitait les  jeunes à décrocher le fanion ficelé  au bout d'un mât fortement savonné, au dessus de l'Orb. Bien sûr, les rires sur la berge saluaient les chutes dans l'eau et les ovations, le vainqueur. On plongeait pour une course furieuse aux canards qu'il fallait rattraper sur le fleuve! Enfin, les joutes connaissaient un gros succès populaire.» La séquence protocolaire  suivait. En présence de l'Évêque, le Sous-Préfet remettait des décorations  aux courageux sauveteurs  . « Ensuite, marins- pêcheurs, musiciens, communiants, officiels civils, militaires et religieux prenaient place dans des barques à rames bondées pour un jeter de gerbe en mer. En ce temps, point de gilet, on était assez peu soucieux de la sécurité! Le soir venu, , en longue procession, on ramenait sous les lampions le St .Pierre à l'église. »  Comme dans tous les villages, VALRAS tenait en «Kinard» sa figure authentique, semi légendaire dont les exploits, au fil des âges, transcendent le peuple maritime. Matelot- pêcheur,  CROUZAT accumulait les sauvetages , sur une mer généralement démontée que seul il affrontait, rames en mains, au sommet des vagues en furie.   (à suivre...)

...VALRAS-Plage était alors concentré pour l'essentiel dans son cœur de ville et les maisons des sédentaires ne dépassaient guère le bâtiment de l'église. Sa vie quotidienne   se distinguait peu de celle des autres villages du biterrois. Jusqu'en 1950, un tramway le reliait à Béziers et Sérignan. Vint ensuite une liaison régulière de bus transportant en semaine ouvriers et collégiens dès 7 heures du matin, avec une périodicité d'une heure. Le dimanche, le dernier départ s'affichait à minuit pour les Biterrois tardifs. « Deux hauts-parleurs installés sur le toit de la Mairie et le Château d'eau diffusaient à l'intention des résidents valrassiens une publicité tonitruante, monocorde et gratuite : le poissonnier est installé sur la place, avec maquereaux, soles, merlans, raies du jour Certaines annonces avaient un caractère privé, limite inquisitrices : Monsieur X. est prié de se rendre au poste de police pour affaire le concernant !» Après certains coups de mer, lorsque la plage se recouvrait des rejets déposés par les vagues, les habitants peu fortunés entassaient  les pièces de bois qu'ils récupéraient en plusieurs voyages avec leur carriole. « Chacun matérialisait l'appartenance de sa collecte par un chiffon coloré flottant au bout d'un roseau. Durant l'absence de son dépositaire, personne ne se hasardait à puiser dans son tas. » Les inondations étaient fréquentes, quasi annuelles. L'eau recouvrait les rues jusqu'à la hauteur de la gare routière. «Des trottoirs en planches étaient aménagés rue Centrale pour permettre d'accéder aux différents commerces. Les Vieux quittaient la maison prétextant auprès de leur épouse une surveillance du niveau d'eau…mais surtout avides de taper une bavette : Ils ont lâché le barrage, l'eau ne cesse de grimper… ! En fait la discussion finissait le plus clair du temps…  café de la Mer 

«Les cafés occupaient en ce temps une place importante des loisirs. Le Novelty, l'Artistic, La Frégate et le Sud où, pendant 5 ans, j'ai servi comme barman saisonnier…et flambé la paie parfois en une soirée avec les copains au restaurant ! » C'est pourtant le Café de la Mer, par son originalité,qui détient les meilleurs souvenirs de Jean-Luc. « Situé face à la  gare des cars, il autorisait les voyageurs, ouvriers ou gens de passage à y pique-niquer, sous condition de consommer et régler les boissons. L'ambiance était familiale. On regardait la télévision avec la patronne, une vieille femme qui repassait son linge à même la salle. Parfois,  pour mieux suivre un épisode particulièrement intense, elle posait son fer droit sur la table, ce dont profitait Jules T. client attitré et ancien bagnard ; d'un geste vif de sa canne, elle faisait tomber le fer déclenchant l'hilarité générale et la colère de la dame patronnesse !... Aujourd'hui, sans doute effet de mode, la jeunesse a fixé ses quartiers Chez Mémé , un bistrot près du port».  Les cinémas de l'époque, Le RITZ et le VOX , donnaient des séances les mercredi, samedi et dimanche. « Le programme du samedi soir s'adressait à un public principalement d'enfants et de mamans, avec les incontournables péplums et films de cape et d'épée….On dansait aussi le samedi soir au Casino, qui recevait également des vedettes connues de la chanson, tels ASNAZOUR ou DALIDA. »

Dés les beaux jours, la plage connaissait une fréquentation  intéressante. Le dimanche principalement, Valrassiens, Biterrois ou villageois des alentours prenaient possession  de l'espace arénal principalement dans la portion située face à la rue du Centre et la place. « On venait profiter du soleil et de la mer la journée ce qui impliquait d'amener le repas du midi dans des glacières portatives. Certains osaient des grillades improvisées avec le bois flotté glané sur le littoral. La joie de vivre se manifestait bruyamment et lorsque se levait la brise, il n'était pas rare de manger…quelques craquants…grains de sable ! » Nous l'avons mentionné, VALRAS-Plage avait et garde encore ce label de station balnéaire familiale. «Lors de la fameuse finale foot France-Allemagne, mon frère avait branché, sur la batterie de sa voiture, une grosse télé pour nous permettre de suivre le match tout en grignotant.  Cris de joie ou de colère, réflexions chauvines avaient rassemblé autour de nous un public attentif et passionné.» Au quartier des Mouettes, quelques cabanons fleurissaient à même le sable, édifiés par des citadins, soucieux de marquer leur territoire. « Enfants, nous en forcions la fermeture pour créer notre local de jeu.» Ces paillotes seront condamnées à destruction par arrêté municipal autour des années 70. Durant les congés d'été, les touristes  élargissaient la zone estivale affluant depuis les villes de l'ouest héraultais jusqu'aux alentours d'ALBI, CASTRES et même TOULOUSE. La station grossissait, les constructions de loisirs s'amoncelaient derrière les villas du front de mer appartenant aux riches propriétaires viticoles.  

Inévitable attirance sportive, sans doute venue des succès grandissants des voisins de la ville, le rugby à Valras avait le caractère rugueux des pescaïres. Pendaries,  joueur emblématique et issu du peuple des pêcheurs, avait cette fierté et le courage des hommes de la Mer, qu'il communiquait à ses coéquipiers et imposait chaque dimanche avec détermination aux quatre coins des terrains de rugby du pourtour méditerranéen. « Avec Penda il était inconcevable de perdre et les affrontements étaient parfois d'une violence terrible. Un rugby à l'ancienne où la boite à gifles était souvent le dernier argument pour ne pas reculer ! J'ai souvenir d'un match contre nos voisins Sérignanais où les hostilités s'engagèrent avant la partie, durant la séance d'échauffement ! L'équipe varoise du LAS qui jouissait d'une réputation identique à la notre, céda, devant son public, sur son stade mythique face à nos couleurs et nous fit une véritable ovation lors du match retour ! » Il se murmure aussi, mais je n'en confirmerais pas la rumeur, que notre Estève, biterrois et international, eût, lors d'une partie amicale, une explication des plus orageuses avec son adversaire valrassien. Une référence que les connaisseurs de ce sport de l'époque, apprécieront à sa juste valeur!

A présent, signe des temps qui font évoluer les mœurs et les hommes, point de guerre. Dans une autre dimension, VALRAS et Béziers sont complices et siègent dans l'agglomération méditerranée. Le cœur des Biterrois penche toujours vers la charmante station estivale qui appartient à son histoire.

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                                     SERVIAN, au détour de la route...

 

Découvrir un village est un bonheur unique qui se partage lors de rencontres avec des personnages appartenant à sa mémoire vivante, une expérience enrichissante souvent truffée d'anecdotes. Et de la mémoire, Yves n'en manque pas, malgré, serait-on tenté d'ajouter, un âge bien avancé. Enfant puis adolescent, il s'est épanoui au sein de sa famille dans la jolie agglomération serviannaise, qui abritait jadis ses parents, beaux-parents et grands-parents. Vous ne trouverez pas dans son récit un chapelet de regrets, quelque critique comparative sur ce qui fut et n'est plus. Yves a la sagesse de ceux qui ont vécu, aimé, connu maintes situations, d'autres gens, d'autres lieux. Il en a retiré une philosophie optimiste de la vie. Ses émerveillements, nourris d'une curiosité sans cesse en éveil, en témoignent. Ses yeux posent sur le Monde une vision intelligente et éclairent un visage serein au sourire malicieux. De saines analyses accompagnent ses paroles.

Il m'ouvre ses premiers souvenirs sur l'école communale: «Le patois était au village la langue courante interdite cependant, à l'époque, dans l'enceinte scolaire. Le par cœur m'a laissé en tête de nombreux textes et notamment les fables de La Fontaine dont j'aimais les morales remplies de bon sens. Nos instituteurs avaient des personnalités diverses, depuis M. CONDAT, la terreur des écoliers qui, lors des dictées, arpentait les rangs, un bambou en main, prompt à l'abattre sur une table, parfois le crane du malheureux distrait. M.VINCENT était un vrai républicain, un esprit libre, un laïc convaincu qui, malgré ses convictions, autorisait ses élèves inscrits pour le catéchisme à sortir 10mns avant la sonnerie.» Bien sûr, l'école avait ses figures,comme partout ailleurs, plus disposées à se battre durant la récréation qu'à se distinguer sur le banc de la classe. «Nos espiègleries étaient sans conséquences délictueuses. Le martelet constituait un jeu prisé. Une pierre attachée au bout d'une ficelle et projetée d'une main habile venait frapper à la porte d'une maison. La récidive n'avait cours que si son locataire prenait mal la chose.... A la veille de Noël, nous montions, la nuit, toutes les charrettes sur le vaste perron de l'église; succès garanti le lendemain que ce spectacle insolite».

Dans un village de vignerons, l'entraide communautaire des petits propriétaires était une véritable institution «Ils se regroupaient pour certains travaux pénibles dans les vignes; le service au prochain était naturel».A l'instar des gamins, les villageois avaient leurs gloires et certains étaient désignés par quelque surnom révélateur d'un travers ou d'une particularité physique. «Lorsqu'il avait bu, Paul arpentait les rues sans arrêt, accompagné de moqueries. On le qualifiait d'ivrougno. Certains ayant le même nom de famille, l'un était désigné comme lou Négré en référence à la couleur sombre de sa peau, un autre Elie mou asé! M...., un propriétaire aisé, avait coutume de dire : Voilà 5 francs, prends ta canne, tes gants et tiens ton rang. il devint M...tiens ton rang! Enfin, un homme, originaire d'un pays de l'Est, aux cheveux étonnamment blonds, presque blancs, avait hérité du sobriquet de l'Ethiopien!» Des souvenirs où malice, rires et tendresse se brassent dans un exposé enthousiaste que l'on imaginerait sans peine inépuisable. "Mme de Saint-P...veuve, issue de la haute Société, ayant connu un revers de fortune, arborait lunettes épaisses et chapeaux d'une grande excentricité. Sa singularité ne s'arrêtant pas au détail vestimentaire, elle allait systématiquement, pour affirmer sa noble difference, jusqu'à apparaître à la messe du dimanche dix bonnes minutes en retard, provocant un effet hilarant parmi les fidèles pouffants et le légitime courroux, contenu à grand peine, de M.le curé!" Et puis, il y avait Auguste, le simplet, qui chantait à tue tête la Tosca, dans sa version toute personnelle et assez inattendue. Et puis...Br. le boucher déjanté...Mme C., une authentique mégère, redoutable langue vipérine....Et puis...et puis....

Les fêtes au village rassemblaient la population, parfois autour du char figurant la chèvre, son animal totémique. «Une tradition consistait à envoyer de l'air à l'aide d'un soufflet derrière les personnes vêtues pour la circonstance de chemises de nuit blanches! Lou branle del boufet». Les nombreux cafés figuraient des lieux de rendez-vous particuliers «Les propriétaires aisés fréquentaient le Grand Café, décoré de tableaux muraux représentant les copies de peintures célèbres, dont l'Angélus de Millet, reproduites par le peintre serviannais AUBAGNAC. Le Café de France était plus populaire et regroupait aussi la jeunesse. Les immigrés espagnols avaient leurs habitudes au Café de la Terrasse. Une petite salle constituait l'originalité du Café Canac, les jeunes s'y entrainaient aux patins à roulettes. Ils dansaient au Café de l'Espérou, au son d' un piano mécanique actionné à l'aide d'une manivelle; moyennant une pièce Napoléon, on pouvait sélectionner un des six morceaux de musique contenus dans la machine. Le café faisait aussi restaurant, une nourriture campagnarde, maison. Parfois, un orchestre animait la soirée bal; les mères assises sur les bancs installés autour de la piste surveillaient étroitement leurs filles! Face à l'église, le Café de la Paix accueillait nos parties de belote du samedi soir, avant les traditionnelles séances du cinéma de M. BRONTE, qui prenaient fin durant l'été, faute de ventilation.» Le dimanche se déclinait à bicyclette pour de bonnes randonnées. La part des enfants pour les travaux de la vigne n'était pas négligeable. «On ramassait les sarments, les pois chiches semés entre les rangées de souches. On allait à la cueillette des asperges ou poireaux sauvages»

Un temps, avant de retourner à SERVIAN, la famille migra dans l'Aude, à MIREPEISSET. «Nous avions gardé la maison et quelques fois on s'y rendait avec les moyens du bord.Toute une expédition! Pour parcourir une distance de 50kms, nous partions dès 8 heures du matin. Une première étape en charrette jusqu'à la gare de NARBONNE où nous prenions le train pour rejoindre BEZIERS; nous traversions la ville à pied en direction de la gare du Nord afin d'attraper l'inter-local de SERVIAN. Arrivée entre...17 et 18 heures!»

La charrette, ce véhicule hippomobile indispensable à l'époque: SERVIAN en comptait quelques 640! 20 pour un seul propriétaire!La majorité des métiers artisanaux s'articulaient autour de la vigne et du cheval.

Yves appartient à l'association des anciens combattants de la dernière guerre et aujourd'hui, c'est avec plaisir qu'à l'occasion de cérémonies commémoratives, il se rend dans le village de son enfance. Bien entendu, à SERVIAN comme ailleurs, le temps a tracé son sillon et le changement facilement perceptible. Nombre de ses connaissances ne sont plus et la façon de vivre plus confortable a bien modifié les comportements humains. Mais le bonheur simple de ces années ne s'est pas perdu, il est gravé à jamais sur les murs de la demeure familiale. Sans nostalgie... un regard paisible posé sur les siens et la vie qui passe.