Radio Ciel Bleu - 107.1 FM à Béziers Ecouter Radio Ciel Bleu Sports - Web Radio Ecouter Radio Ciel Bleu en live - Web Radio


Boire ou conduire...

 

 

"Un jour, l'avenir s'appelle le passé. C'est alors qu'on se retourne et qu'on voit sa jeunesse"  Louis ARAGON

 

 

1960: La finale côté supporters

Dans le Biterrois, du samedi matin au lundi après midi, dans l'intervalle qui englobe un match de championnat de l'ASB , vous trouverez sur la place du village, dans le bistrot du coin ou chez le marchand de journaux, quelque flaneur pour engager la conversation. Du pronostic à la composition de l'équipe, du déroulement de la partie à l'évolution du score, rien n'échappera à l'œil aiguisé de ce supporter, navigant entre éloges dithyrambiques et critiques peu amènes.

Lorsqu'au mois de mai 1960, notre équipe phare accède enfin à sa première finale du championnat de France de rugby,  Michel a 16 ans. Ce moment reste à jamais gravé dans sa mémoire et aujourd'hui encore il en fait le récit passionné où joie, regrets, admiration s'exposent avec un rien de cocasserie.

«Cette finale, nous allions la jouer au Stadium de Toulouse face au prestigieux FC Lourdais, alors sur le déclin, que nous avions battu 2 fois en matches de poule. Sur le papier, il alignait toutefois des joueurs de renommée internationale tels Maurice PRAT, Diochet MANTEROLA, Michel CRAUSTE, Arnaud MARQUESUZAA, Jean DOMEC, Antoire LABAZUY, Roger MARTINE....Avec ses 1,93m, le «géant» CRANCEE régnait en maître absolu sur la touche.

Tu te rends compte? La Finale!!... Nous, supporters, nous l'avions aussi minutieusement préparée toute la semaine précédant le match dans l'impatience et l'agitation: casquettes, vêtements, caliquots, drapeaux et fanions aux couleurs du club...les mêmes pour Lourdes! Mon père avait passé sa voiture au bonaleau rouge et bleu, heureusement pour la suite, aisément lavable. Au jour J dès l'aurore, nous roulions en direction de la ville rose avec une halte petit déj. près de Carcassonne. Positionnés en bord de route, notre ostensible identité biterroise nous valait les saluts amicaux de nos compatriotes; un défilé continu qui à l'entrée de Toulouse s'amplifiait en un impressionnant concert de klaxons et sloggans à la gloire de notre team, attirant la colère des Toulousains peu disposés à partager notre euphorie, un dimanche de grasse matinée. A 11 heures, aglutinés contre les portes en bois du stade, nous prîmes enfin à la hâte possession des gradins dans l'espoir d'occuper, à l'heure du coup d'envoi, les meilleures places.... 4 heures d'attente sous un soleil de plomb, au plus chaud de la journée. Bobs, chapeaux, foulards ou mouchoirs noués aux quatre coins protégeaient partiellement nos têtes déjà échauffées par l'évènement! Le casse croûte de midi vint, un court instant, tempérer notre bouillonnante impatience."

"Je ne m'étendrai pas sur les péripéties de ce match dénué aujourd'hui de tout suspense sinon pour rappeler qu'il tourna rapidement en défaveur de nos favoris, peu habitués, contrairement à l' adversaire, à gérer les tensions que provoquent de telles rencontres. A 14 à 3, les Lourdais avaient posé sur nos épaules une... lourde chappe de plomb, mis à mal notre confiance et réduit notre légendaire gouaille de Méridionaux à un pauvre discours de carpe en manque d'oxygène! Un bref instant cependant, lorsque le score afficha 14/11, une folle espérance nous rendit notre faconde, déclenchant parmi certains de nos camarades quelques hilarantes excentricités. Las! La défaite était au bout de l'espoir et, outre l'immense déception, elle préfigurait ce qu'allait être le retour dans la sous-préfecture héraultaise. Les railleries toulousaines furent le prélude au traitement que nous concoctaient nos voisins de l'Aude. En rase campagne, nous otâmes des regards, avec un fébrile prudence, peintures, fanions, drapeaux et insignes qui pouvaient à distance trahir notre appartenance...que le 34 de nos plaques minéralogiques finirait fatalement par dévoiler. La traversée de chaque village audois passait par le minuscule couloir de deux files d'habitants ravis de notre défaite, chantant leur misérable satisfaction sur un air des lampions, des "Allez Béziers" sarcastiques. Rien de comparable toutefois avec ce qui nous attendait à Narbonne, l' ennemi déclaré de toujours. Le calvaire commença au rond-point des routes de Perpignan et Carcassonne: vociférations, quolibets, oeufs couvés projetés dans l'habitacle des voitures aux vitres inconsciemment ouvertes à cause de la chaleur suffocante, vestes décorées à nos couleurs brandies contre le pare brise, banderolles peu glorieusement illustrées....Pas une seule humiliation que l'imagination humaine, dans ses élans les plus inventifs et pervers, est capable de créer ne nous fut épargnée. Sans doute que cette finale, eux aussi, ils l'avaient préparée...en espérant notre défaite!

Et en apothéose, dans le virage à la sortie du pont de Coursan, le crissement des pneus de l'automobile d'un papa au sommet de l'exaspération, attira la vigilance de la maréchaussée locale, impitoyable et motorisée, qui nous remis un mémorable PV pour excès de vitesse, qu'elle avait évaluée ...à l'oreille!!                          Je vous jure, il y a des jours... !!"

               OOOOOOOOOOOOOOO

 

             La distillerie coopérative  route de

  Capestang  

Dès le début des années 50, Henri trouve un emploi de comptable à la distillerie, route de Capestang, qu'il ne quittera qu'à l'âge de la retraite. Une manière aussi de rester fidèle à son quartier. Durant tout ce temps, il a pu mesurer la transformation des conditions de travail qui inexorablement accompagnent le modernisme mais encore les conséquences de la crise viticole.«La distillerie coopérative était à cette époque, l'une des plus importantes d'Europe et présentait pour les habitants du Faubourg une chance inestimable d'obtenir leur gagne pain à proximité du domicile. 50 emplois répartis en 45 ouvriers manutentionnaires et 5 bureaucrates,dont 2 secrétaires, 1 comptable en charge du personnel, 1 autre pour la matière et une standardiste. Le directeur et le contremaître avaient leurs appartements privés sur place. En période de vendanges, on embauchait 60 autres travailleurs dont certains, employés à la SNCF ou à la Mairie, prenaient leurs congés annuels pour percevoir un complément de revenus.»Les activités dans la distillerie s'échelonnaient à partir de la réception du marc de raisin. «Au départ, les vignerons amenaient leur marc dans des charettes-tombereaux tirées par des chevaux qui dérapaient parfois sur les traverses de la bascule utilisée pour la pesée. Plus tard viendra l'âge d'or des transporteurs privés qui assureront directement les collectes avec leurs camions depuis les propriétés vers notre dépôt» Venaient ensuite la fabrication des piquettes "un procédé consistant à ajouter de l'eau et des levures au marc pour le faire fermenter et en extraire ainsi l'alcool"; les distillations et l'extraction des pépins de raisin pour la fabrication des huiles. "Une huilerie traitait les pépins sur la zone de Béziers, l'excédant allait en Italie"La surproduction ayant entraîné une grave crise viticole, après la distillation obligatoire, qui imposait aux vignerons de transformer leurs surplus vinique en alcool, l'Etat subventionna la distillation volontaire pour les hectolitres invendus. "On avait des problèmes de stockage ce qui conduisait à remplir des wagons sncf acheminés vers Narbonne et cantonnés en attendant d'être utilisés!" Les vins languedociens de faible degré (entre 8 et 10°) étaient coupés avec ceux de meilleure qualité provenant d'Algérie et exportés en masse, enrichissant les négociants. L'indépendance algérienne de 1962 marque le coup d'arrêt de cette pratique et signe le départ de la décadence des vignobles languedociens. La prime à l'arrachage libère de nombreux terrains et précipite le déclin de la distillerie.

" Outre ces activités, les lies de vin servaient à la fabrication d'acide tartrique. A partir de matières premières telles les phosphates, nitrates ou azote, la distillerie produisait des engrais revendus aux viticulteurs."

Avec une pointe de fierté et un zeste d'affection, Henri revient sur son métier, les difficultés particulières qui caractérisent les professions basées sur la maîtrise des chiffres: "J'établissais les fiches de paie à la main puis préparais les enveloppes individuelles dans lesquelles j'introduisais l'argent en espèce, pièces et billets, qu'au préalable il m'avait fallu soigneusement prévoir. La moindre erreur dans la répartition, le ridicule petit centime manquant ou en trop m'occasionnait de cruelles insomnies qui ne s'évaporaient lorsque j'en décelais l'origine!...Pendant la saison des vendanges, en plus de l'augmentation du personnel, les salaires devaient être versés chaque semaine!" L'apparition de l'informatique et la mise à disposition de son matériel, en 1972, par son employeur, simplifie peu à peu la tâche mais l'adaptation ne se fait pas du jour au lendemain " Le Burrous était un ordinateur imposant de plus de 1 mètre de large et de haut! Il fonctionnait lentement, à l'aide de bandes perforées et la sauvegarde des données était bien compliquée. Un écart de manipulation et c'était la catastrophe! Cependant, des fiches cartonnées pré-établies et introduites ensuite dans la machine allégèrent de manière conséquente l' exercice d'écriture".

 

Comme pour en effacer les contrariétés et conclure sur une note optimiste, Henri ajoute: "J'avais mission d'organiser, une fois l'an, un repas pour tout le personnel. Afin de garantir son financement, avec l'accord des ouvriers, je prélevais à chacune paie une faible somme d'argent qui alimentait la caisse de prévoyance; la direction de la distillerie en versait aussi une part. Entre nous, l'ambiance était excellente, notre solidarité faisait merveille".

 

 

            OOOOOOOOOOOOOOO

 

           Naissance de La DEVEZE

Jusqu'à la fin des années 50, la zone habitée de Béziers, côté levant, ne dépassait guère les arènes. Au-delà c'était la cambrouse, dominée par l'imposante cheminée de briques rouges de la tuilerie Barthès; une suite de terrains vagues précédant de larges étendues de vignobles que seuls quelques minuscules mazets –les grangettes —venaient soustraire à leur monotonie. Parfois, certains jeudis, notre curiosité naturelle d'enfants nous poussant à déborder du cadre familial, nous nous hasardions imprudemment plus loin, sur le chemin de Bessan dont le talus d'argile crayeuse protégeait l'entrée du trou de Pomarède. Son tunnel mystérieux et obscur servait de décor à nos irrésistibles envies d'aventure.

Le développement des transports, peut-être aussi un attrait bucolique des citadins vers un cadre de vie plus aéré, vont dès 1960, faire exploser les limites de la vieille ville. Des quartiers neufs surgissent de ces espaces en friche et dressent les murs bétonnés des HLM de la Dullague, de la Grangette, de l'Iranget et la Cité Millon.

le secteur de la Devèze présente une histoire particulière reliée à l'arrivée massive des rapatriés d'Algérie au lendemain de son indépendance. Paul se souvient quand, à l'âge de 12 ans, il intègre avec sa famille un appartement dans la première résidence construite au centre des pâtés d'immeubles actuels. «Nous étions environ 50 familles et tous les logements n'étaient pas occupés. Isolés du reste de la ville notre sentiment d'exclusion nous a rapidement rapprochés. A l'intérieur cependant, les installations étaient, pour l' époque, plus que correctes : salle de bain avec douches et wc individuels, chauffage central. Un luxe que nous n'avions pas connu auparavent, lorsque nous vivions à Sidi Bel Abbès». 

Bien sûr, les inconvénients qui découlent d'une urbanisation conçue à la hâte étaient nombreux, malgré les efforts de la municipalité à combler les manques. «L'absence de commerces, une école montée en préfabriqués, un seul service de bus pour relier travailleurs et collègiens à la ville, avec des horaires calqués sur ceux de l'emploi, accentuaient notre malaise avec en prime, ce terrible ressenti d'avoir été parqués, sans véritable volonté d'intégration. » Alors, comme dans pareil cas, s'installe parmi la population le sytème de la débrouille. Une habitante propose la vente sauvage de produits alimentaires à même la rue, des marchands ambulants improvisent des tournées avec leur camion, les parents s'organisent pour conduire les enfants à l'école. «Ce n'est qu'en 1968 qu'apparait le centre commercial. Moi, j'allais au CEG de l'Iranget. On regagnait le cœur de ville souvent à pied et avec ma famille nous visitions, le dimanche, notre cousine qui habitait rue de la Renardière…à la Font Neuve! La route qui aujourd'hui dessert La Devèze à l'espace commercial LECLERC n'était qu'un inconfortable chemin de terre!».

Hors des périodes de scolarité, il devenait urgent d'occuper sainement la jeunesse. Aucun terrain de jeux aménagé, aucune installation à caractère ludique ne se proposant à l'indispensable dépense énergétique des gamins, ils approchèrent le château de la Devèze ou le parc de la Gayonne dont l'accès leur était interdit pour s'adonner à la sauvette aux exercices périlleux de fronde. "Notre vécu de Pieds Noirs nous orientait naturellement vers le foot-ball, pratique sportive très répandue en Algérie. On s'opposait de façon désordonnée sur des stades de fortune improvisés sur les terrains vagues des alentours... parfois encore, les jeudis, sur le terrain annexe de ...la Présidente! " Afin de canaliser les actions impulsives d'une jeunesse bouillonnante livrée à elle même, une association, sans véritables moyens, se constitua grâce à la volonté farouche de quelques bénévoles. "Ainsi naquit le FC La Devèze dont l'emblème, le scorpion, symbolisait parfaitement le taux d'agressivité que le sentiment de rejet avait décuplé en nous. A défaut de technicité, on affrontait avec une grande détermination les équipes du Pic, de la Sainte Famille ou encore du Ranch au Four à Chaux."  Puis, la vie associative prit une nouvelle dimension avec l'entrée en scène des frères Emile et Paul CARMONA. "Emile avait été international de volley-ball chez les Cheminots de Béziers. Il apporta tout le poids de sa générosité et de son expérience pour promouvoir auprès des jeunes du quartier ce formidable sport d'équipe". Création d'animations, encouragements à l'obtention de diplômes dans cette discipline sportive, propositions multiples afin d'amener au club les ressources financières nécessaires pour élargir le champ des activités... "Un hiver, nous sommes allés avec un mini bus jusqu'à proximité de St. Pons où un agriculteur nous fit don de 300 sapinettes que nous revendîmes en période de Noël aux résidants de La Devèze. L'argent récolté autorisa l'achat d'un écran et la location d'un projecteur de cinéma." Hélas, cette situation privilégiée attira les convoitises. Les gosses des quartiers populaires du Capnau et du Faubourg vinrent troubler une fragile sérénité. "Une affaire de vol de mobylettes stockées au fond d'un puits à proximité du quartier sonna la fin de cette période faste."

En 1972, Paul abandonne momentanément la Devèze pour accomplir son service militaire. A son retour, les lieux se sont transformés; sous la pression du flux migratoire, les bâtiments ont proliféré. Mariage et contingences professionnelles l'éloignent un temps de sa ville. Pour des raisons liées à son métier, tourné vers le relationnel, il perd volontairement l' accent Pied Noir qui attestait ici de son appartenance à la cité. "Ma famille habitait toujours la Devèze et en 1974, je votais encore à l'école Albert CAMUS. Jusqu'en 1978, j'ai porté les couleurs du onze Galia de La Devèze."

Paul s'est séparé de la Devèze mais sa villa n'est qu'à quelques pas, qu'il peut franchir aujourd'hui bien plus facilement qu'au temps où, gamin, il lui fallait marcher...marcher. Chaque année, à l'occasion d'un repas festif, avec un groupe d'une quarantaine de fidèles, ils retrouvent et échangent leurs souvenirs.

 

                                      OOO OOOOOOOOO

"Pour moi donc, j'aime la vie"  Montaigne  

 

 

     

                 Noëls d'antan

Chez nous, la célébration des jours de fêtes était assez peu habituelle. Fériés, ils s' apparentaient aux dimanches en ce sens que mon père, en déplacement professionnel durant toute la semaine, pouvait alors profiter à la maison d'une journée supplémentaire avec nous. Pendant que, le matin, ma mère s'activait au fourneau, il me conduisait sur les allées Paul Riquet, rencontrait quelques connaissances, achetait son quotidien à l'un des trois kiosques à journaux de la promenade. Puis, nous écoutions l'un de ces concerts interprétés par la Lyre biterroise, assez fréquents à cette époque et qui attiraient de nombreux mélomanes biterrois sur la place de la Citadelle.

Mes parents très attachés à la notion d'unité familiale avaient fait de Noël son symbole. Peu tournés vers les rituels de la religion, ils ne lui associaient aucun signifiant dogmatique et, très absorbés par leur métier, ne consacraient à sa préparation décorative que très peu de temps. Point de crèche donc, quelques rameaux de houx provenant d'un chaland installé place de la Madeleine et parfois un petit sapin garni de flocons cotonneux, de quelques papillotes au papier argenté et les traditionnelles oranges suspendues aux branches. La veille au soir, à l'heure du coucher, je déposais mes souliers au pied de la cheminée dont jamais, je ne vis crépiter le feu. Tout près, sur mon insistance puérile, afin disais-je, d' éclairer le parcours du vieux bonhomme au traineau, nous laissions consumer durant la nuit une petite bougie blottie dans une demi-écorce de mandarine. La découverte du cadeau, le lendemain, m'était entièrement dédiée et mes parents attendaient tranquillement dans leur chambre ma visite et mes réactions de joie. La matinée devenait un instant de partage

J'engageais mon père vers quelques concours de fléchettes, une construction de château avec le meccano ou encore la course endiablée, entre les pieds des chaises de la cuisine, toutes sirènes hurlantes, du camion de pompiers, fraichement déballé. Au milieu de cette effervescence toute masculine, ma mère suivait d'un regard amusé et attendri nos évolutions braillardes, riait de nous entendre rire, ajoutait à nos questions techniques quelques commentaires de bon sens. Sa participation prenait un tour actif et ludique à l'heure de la partie de dominos, de cartes ou des 7 familles. Nous mettions alors un point d'orgueil à lui prouver notre pseudo supériorité de mâle qu'elle s'appliquait avec pudeur, humour et intelligence, à ne point contrarier. Toutefois, le jeu terminé, à l'échéance de ce rapport relationnel archaïque, en étions-nous vraiment convaincus?... Le repas intervenait dans une ambiance gaie et bavarde. Le menu gardait au fil des ans un caractère de tradition: vol au vent quenelles-champignons, volaille rôtie au four et la bûche pâtissière figuraient au hit parade culinaire d'une merveilleuse maman que notre plaisir suffisait amplement à payer de ses efforts. Considération suprême pour le garçonnet que j'étais, avide de devenir grand, je goûtais après le dessert, d'une grimace à grand peine dissimulée, trois larmes de vin mousseux que mon papa, d'un geste furtif et clin d'oeil complice, versait dans le verre que je maintenais d'une main tremblotante. Les exclamations maternelles réprobatrices et ses mimiques faussement outrées augmentaient en moi l' énivrante sensation d'approcher enfin, par cette douce folie, un niveau d'interdit d'ordinaire exclusivement réservé aux ainés. 

L'après 15 heures nous dirigeait aussi conventionnellement sur le chemin d' une salle de cinéma de la ville ou encore les stands de la foire nous offrant une autre occasion de nous lâcher, à la manière de gamins dissipés. Des moments bénis qui, l'espace d'une journée, accordent aux adultes le droit à l'infantilisme et à l'enfant l'illusion de leur ressembler.

Plus tard, lorsque l'image du père Noël se fut évanouie dans les inexorables investigations juvéniles qui réduisent en cendres les contes les plus merveilleux, j'appris que mes jouets provenaient non de sa hotte mais du grand bazar Bourrel, ouvert sur la très commerçante rue Française, dont la vitrine lumineuse et hautement ornée pour les fêtes de fin d'année captivait unanimement gamins et parents. Ma tante Marie, une sœur de ma mère, y travailla plusieurs années, comme vendeuse. Par sa gentillesse, une patience indéfectible, un sourire apaisant et permanent, un amour pour les gosses, qu'elle n'eût pas la chance d'avoir et un trop plein d'affection qu'elle reportait sans retenue sur ses nièces et neveux, elle matérialisait notre vision aimante d'une mère Noël sublimée qui, dans notre logique d'enfants, pouvait manquer à ce tableau idyllique. Sa présence parmi nous, ses petits de cœur, ne s'est jamais ternie et jamais ne nous a déçus.

Une joie toute simple en famille que ce jour de Noël comblait du plus beau des présents: le bonheur d'être réunis. Comme beaucoup d'enfants, j'en garderai le mystère jusqu'à l'entrée à l'école élémentaire

  

 

 JOYEUSES FÊTES à VOUS TOUS

 

Les baraques de la fête foraine    

A l'approche de Noël, la foire de Béziers perturbait durant trois semaines la relative quiétude des riverains des Allées Paul Riquet et de la Citadelle. Elle prenait possession du site dans un vacarme bouillonnant occasionné par la  manutention de barres de fer, poteaux, panneaux, décors, chapiteaux et accessoires. Dès la sortie des classes,  vers 17 heures, le goûter en poche et le cartable sur le dos, nous accourions les yeux écarquillés, pour superviser cette hallucinante gesticulation, promesse de nos prochaines réjouissances. Un avant-goût  de fêtes inscrit dans le désir de retrouver,  un an après, nos jeux préférés et l'espoir d'y découvrir quelques originales nouveautés. Les jours suivants se languissaient sur les bancs du collège dans l'attente du premier jeudi d'ouverture. Et là, l'enchantement devenait total. Dans une ambiance électrique, musicale et jubilatoire, imprégnés des odeurs fortes d'huiles de friture à chichis, churros ou autres beignets, du parfum sucré de berlingots, chiques, barbes à papa, nos pas se faisaient d'abord hésitants, envoutés par la magie féérique des lieux et le mystère qui flottait autour des devantures de certaines baraques foraines. Ici, la femme-tronc  nous invitait à passer sous son abri de planches  ravivant nos peurs archaïques. Il y avait   Yolanda, la femme-Hercule, dont les formes pulpeuses et caricaturales reproduites sur une peinture géante allumaient nos naissantes pulsions viriles. Nous masquions notre gêne entre copains par des rires crispés qui débouchaient sur quelques plaisanteries graveleuses: « Attention ! Derrière toi,  la femme à barbe !! »  Une publicité d'un rouge et noir agressif  garantissait le frisson absolu dans le périlleux voyage du train fantôme, et tout à côté, le labyrinthe du palais des glaces qui jouissait d'une sulfureuse réputation selon laquelle quelques visiteurs s'y étant, une fois, imprudemment aventurés, n'en étaient ressortis qu'un jour plus tard! Et puis, la course  infernale à l'intérieur d'une boule métallique de deux motards intrépides aux engins pétaradants qui tournaient à vitesse folle. Non loin, encore, des boxeurs en peignoir et gantés proposaient aux badauds un combat en trois rounds, promettant récompense en cas de victoire !  Il régnait sur la foire une atmosphère indéfinissable, mélange bizarre de sentiments ambivalents, fluctuant entre bravades démonstratives, craintes infantiles et joie exubérante.

      Devant un décor de cimes enneigées, sur un relief vallonné,  le Tourbillon blanc, procurait, par de brutales accélérations d'avant en arrière, des sensations  vertigineuses et glaciales, qu'accentuaient  les déplacements d'air frais et une boule à facettes argentées qui projetait sur les parois entoilées du chapiteau, une multitude de minuscules flocons lumineux virevoltants. Entrecoupée par le sifflement du blizzard diffusé depuis des haut-parleurs en pleine puissance sonore, la voix tonitruante du propriétaire forain lançait des injonctions à se cramponner et exhortait les nombreux curieux, massés autour de la chenille endiablée, à prendre place: « En voiture, en voiture !! ». Notre suffisante arrogance masculine mettait au défi les jeunes filles d'essayer le bateau bascule, un manège impressionnant, qui montait haut dans le ciel autour de deux axes verticaux et pouvait tourner jusqu'à 360°. Alors, pour pousser plus loin encore notre illusoire avantage de garçon, nous leur proposions de les accompagner dans les terribles méandres de la rivière sans retour,  au parcours plein de dangers, parsemé de squelettes gesticulants, de  chauves-souris frôlant à toucher et de toiles  d' araignées monstrueuses qui, au summum de l'excitation et de l'horreur, dans la semi-obscurité de la grotte nous permettaient furtivement de dérober aux mignonnes un  chaste baiser. (à suivre)

.....

  Prisonniers du flot désordonné d'une foule frappée de la fièvre ludique, enivrés par le flonflon  des manèges, nous avancions sans but d'une baraque à l'autre, sursautant au claquement sec des carabines à plomb depuis le stand de tir ; le regard fixé sur quelque publicité racoleuse, le  visage  halluciné, fluctuant entre espoir et désillusion, des joueurs suspendus aux cliquetis lumineux de leur machine  à sous ou encore la vision rassurante d'une énorme peluche à gagner, négligemment posée sur l'étagère d'une loterie.

 A chacune de mes visites à la foire, les auto-scooters  engloutissaient l'essentiel de ma cagnotte, difficilement économisée sur la solde du dimanche, les étrennes d'anniversaire, de Noël ou du jour de l'an. Au coup de sirène annonçant la fin d'un tour, nous nous élancions, à deux, sur la piste glissante dont le grillage métallique projetait en plafond d'inquiétantes étincelles électriques. A deux, bien entendu, pour doubler le temps du plaisir mais aussi afin de satisfaire à un impératif d'ordre fonctionnel qui mérite une courte explication. Le moteur des autos tampons  n'agissait qu'en appuyant sur une pédale située au fond de l'habitacle. Notre pied n'y parvenait qu'au prix de l'extrême tension de tout le corps, ce qui alors rendait la conduite inconfortable, la tête du jeune chauffeur ne dépassant pas le cercle du volant! Les règles de sécurité de l'époque faisant fi de ce détail, à tour de rôle, pendant que l'un manœuvrait, son compagnon se glissait dans l'étroite carapace de fer pour en activer la maudite commande! Les chocs étaient rugueux, principalement pour ce dernier, enfermé sans protection dans la coque infernale et laissaient au final quelques impacts sur nos chairs que, le soir venu, nous nous abstenions d'exposer  à nos parents.

Dès la tombée de la nuit, précoce en cette saison, saisis par la froidure hivernale, nous approchions du marchand de châtaignes planté derrière la miniature locomotive-fourneau qui dégageait de sa cheminée longiligne une épaisse fumée de peau végétale volontairement ratatinée. Le petit cornet de papier journal contenant les savoureux fruits grillés réchauffait alors délicieusement nos petites mains endolories. 

Annuellement programmée dans les inévitables traditions biterroises, la foire  restera longtemps l'attraction phare de notre jeunesse de par son cadre festif, ses distractions variées et ses rencontres amicales propices à chasser la mélancolie des longues journées d'hiver. Adolescents, nous y  partagions des instants d'une grande intensité, à la recherche, par quelque rendez-vous hasardeux, des premiers élans amoureux qui envahissent les joues de rose, accélèrent les pulsations cardiaques et vous donnent des ailes. Des émois inoubliables que le pédopsychiatre Marcel RUFO a joliment baptisés «les  amours de persiennes ».   

                 OOOOOOOOOOOOOOO